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http://alsic.org ou http://alsic.revues.org Vol. 5, numéro 2, décembre 2002 pp. 107-122 Recherche |
Phonologie et morphosyntaxe de langlais dans un produit SIC : le premier module de MACAO
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Cécile POUSSARD, Laurence
VINCENT-DURROUX |
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[Note de la rédaction] |
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Résumé : La préoccupation fréquente, chez les étudiants spécialistes dautres disciplines que langlais, daméliorer leur compréhension de langlais oral a motivé notre démarche de création dun produit SIC (Systèmes dInformation et de Communication) : MACAO (Modules dAide à la Compréhension de lAnglais Oral). Le premier module, "Sentraîner à la reconnaissance", est réalisé et loutil informatique sest révélé particulièrement utile pour notre projet. Dans cet article, nous faisons état des difficultés récurrentes en compréhension de langlais oral : elles peuvent être dues à des attentes erronées fondées sur la dissymétrie entre la langue écrite et la langue orale, mais aussi à une reconnaissance difficile de certains morphèmes par lexistence de variantes phonologiques en fonction du contexte et par la proximité phonologique de certains morphèmes. Nous présentons également comment le contenu du premier module tente dapporter des solutions à ces difficultés : en amenant les apprenants à prendre conscience du phénomène de réduction vocalique et dinaccentuation qui touche certaines syllabes des mots aussi bien que certains éléments monosyllabiques de lénoncé et en proposant un entraînement à la reconnaissance de ces éléments. Le module est en cours de validation avec une phase dévaluation. |
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1. Introduction
ans des dispositifs universitaires de formation en anglais pour spécialistes dautres disciplines, sappuyant largement sur lindividualisation des parcours et les SIC ([VincentDurrouxPoussard98], [VincentDurrouxPoussard02]), les entretiens individuels avec les apprenants font ressortir des préoccupations récurrentes, et ce, malgré déjà une dizaine dannées détude de langlais : la grammaire et la langue orale. Nombreux sont les outils dédiés à la grammaire qui peuvent être proposés aux apprenants (didacticiels, manuels). Pour la langue orale, les outils dédiés au travail de lexpression sont peu nombreux et ceux dédiés à la compréhension relèvent essentiellement du contact avec la langue étrangère ; ils proposent le plus souvent des écoutes suivies de questions ponctuelles sur le sens, éventuellement accompagnées du script.
Si la formation des étudiants spécialistes danglais peut, à plus ou moins long terme, leur permettre de construire des "passerelles" ([Huart02] : 1) entre le système morphosyntaxique, la sémantique et la phonologie de langlais, force est de constater que les étudiants dautres disciplines nont que peu doccasions pour réfléchir à cette transversalité. Grammaire, langue écrite, langue orale demeurent souvent pour eux des pans isolés de la langue, quils imaginent devoir travailler séparément. Limmersion en langue étrangère, notamment par lécoute, leur semble appropriée pour améliorer leurs compétences à loral, tant en compréhension quen production. Cela est renforcé par le type de produits existants mais cette approche savère généralement insuffisante car elle néglige la réflexion sur la langue au profit du contact avec la langue, alors que les deux sont également utiles en acquisition dune langue seconde.
Aussi, prenant appui sur les SIC, qui nous semblent bien adaptés à des publics travaillant dans des dispositifs dautoformation guidée, nous avons voulu créer un outil modulaire : MACAO, Modules dAide à la Compréhension de lAnglais Oral, pour aider les apprenants à construire ces "passerelles" entre la grammaire, souvent travaillée en soi et pour soi, et la langue orale. Notre approche vise notamment à donner aux apprenants loccasion de prendre du recul par rapport à la relation écrit / oral car leur plus grande familiarité avec lécrit les incite à simaginer quon entend tout ce qui est écrit. Cela peut les conduire à écrire mentalement ce quils entendent ([Narcy91] : 70-71), oubliant ce qui sentend peu ou pas (et que les anglophones reconstruisent spontanément), ce qui évidemment perturbe la compréhension et rejaillit sur la production par inférence de règles erronées ([Halff87] : 33).
Dans cet article, nous abordons dabord, en nous plaçant du point de vue de lapprenant, les difficultés récurrentes en compréhension de langlais oral pour des non-anglophones. Nous envisageons ensuite la prise en compte de ces difficultés par lassociation de la morphosyntaxe et de la phonologie dans le module "Sentraîner à la reconnaissance".
2. Difficultés récurrentes en compréhension de langlais oral pour des non-anglophones
Les difficultés que pose langlais oral aux non-anglophones nous semblent, pour lessentiel, relever des phénomènes suivants :
une exposition souvent plus importante au code écrit (qui influence lapproche du code oral), associée à une tendance à privilégier des opérations de bas niveau ;
une méconnaissance des formes ambiguës à loral.
2.1. Des attentes erronées fondées sur lécrit
Comme nous lavons évoqué dans lintroduction, les apprenants francophones en situation découte en anglais peuvent avoir tendance à sappuyer sur leurs connaissances de langlais écrit : la langue écrite présente une stabilité rassurante, pour une langue dont on considère volontiers que ses locuteurs natifs "avalent" des syllabes ou parlent trop vite. De plus, à un certain niveau détudes, les ouvrages de référence dans le domaine de spécialité sont souvent en anglais, doù une fréquentation assidue de langlais écrit. Enfin, la consultation du dictionnaire papier, quil soit bilingue ou unilingue, ne procure pas aux apprenants la possibilité dentendre le mot recherché ; la lecture des signes de transcription ne va pas de soi, surtout lorsquelle varie dun dictionnaire à lautre. LAlphabet Phonétique International nest en effet que peu utilisé dans les dictionnaires et reste méconnu des apprenants. Ainsi la connaissance de lécrit et lapproche écrite des mots nouveaux créent-elles chez de nombreux apprenants lattente dun certain volume phonologique qui bien sûr nest pas forcément entendu, du fait de la "dissymétrie" ([Bailly95] : 188) qui existe le plus souvent pour un même mot entre le nombre de "syllabes écrites" et le nombre de syllabes orales.[1] Même si ce phénomène se produit aussi en langue maternelle (cf. médecin, ballerine, etc.), le transfert à la langue étrangère ne joue pas nécessairement, lapprenant étant souvent accaparé par des opérations de bas niveau ([Gaonach87] : 203). Ainsi le mot attendu nest pas forcément reconnu. Certains éléments écrits sont en effet, en fonction des locuteurs anglophones, soit peu audibles, soit non réalisés, comme dans history (/tə/), comfortable (/fə/)[2] ; certains éléments écrits nont aucune réalisation orale, comme dans business, Wednesday, chocolate. Il faut noter également le cas de tous les mots avec écriture en r + lettre consonne (-rb, -rk, -rt, etc.) pour lesquels certains apprenants cherchent à entendre un /r/ (quils prononcent dailleurs eux-mêmes volontiers), alors que lécriture rend ici compte dune voyelle tendue, non reconnue puisque son point de départ séloigne considérablement de la voyelle écrite telle que le francophone sen représente la prononciation (le point de départ de /ɜː/ dans curb est différent de la prononciation habituelle de u ; celui de /ɑː/ dans card est différent de la prononciation habituelle de a).
Des études ont en effet pu montrer la tendance des apprenants à associer un son à une écriture unique et réciproquement ([Heiderscheidt88] : 215), par manque de connaissance des rapports entre la phonologie (44 phonèmes dont 20 voyelles) et la graphie de langlais (26 lettres dont 6 lettres voyelles). Cela a des conséquences fâcheuses chez ceux des apprenants qui, en compréhension orale, utilisent une stratégie décriture mentale ([Narcy91] : 70-71). [Halff87] : 33) signale linterprétation fréquente de one year or more par *one year a more, et de a happier year par *a happy a year, par association systématique du phonème /ə/ à son écriture possible a. De même, /eə/ peut tout aussi bien se trouver dans la réalisation de they are que de there are, mais le second sera moins facilement reconnu, ce qui conduit alors de nombreux apprenants à comprendre *they are many people et bien sûr à le produire.
2.2. Une reconnaissance difficile des morphèmes
La reconnaissance des morphèmes se fait parfois difficilement, si le contexte nest pas suffisamment pris en compte. Cela est dû à lexistence de variantes pour un même monosyllabe voire pour un même segment, ainsi quà la proximité phonologique de certains morphèmes.
Ainsi, un même monosyllabe, selon le rôle que lénonciateur lui affecte dans lénoncé au plan sémantique, est accentué ou non, et donc audible ou peu audible. Cest le cas de bon nombre de prépositions ; ainsi, of, lorsquil est simple relateur de deux notions cognitivement associées, est inaccentué (1) alors que dès quil est séparé des termes quil relie par une syntaxe interrogative par exemple (2), il est accentué :
(1) The jungle was full of flies and snakes
(2) Thats what Ive been thinking ofEn (1), of est prononcé /əv/ et le dévoisement de /v/ au contact de /f/ donne encore moins de relief à of ; il est donc difficile à entendre. En (2) en revanche, of , prononcé /ɒv/, est bien audible.
Cest également le cas de certains déterminants. Prenons lexemple de some. Pour peu que le contexte phonologique comporte une association consonne-voyelle, la réduction vocalique entraîne une grande difficulté à reconnaître le déterminant :
(3) Whenever he bets, he bets some apples !
En (3), le /s/ de some se confond avec celui de bets (il ny a pas de redoublement consonantique à loral) et la consonne /m/ de some sattache à la voyelle /æ/ de apples. La prononciation de some apples se limite dans ce contexte à /mæplz/. De plus la présence dun /l/ sombre ne fait quajouter de la difficulté à la compréhension.
Quant aux auxiliaires, porteurs dindices sur la prise en charge de la relation prédicative, ils ne sont pas bien entendus en contexte déclaratif affirmatif (énoncé complet[3]) du fait de la réduction vocalique qui les affecte alors :
(4) She can come by train (can : /kən/)
(5) Ill leave by train (ll : /wəl/ ou /əl/)Les exemples pris contiennent une base verbale comportant la même consonne que lauxiliaire, ce qui ajoute à la confusion. Il y a alors souvent "perception lacunaire" voire "interprétation erronée", qui sont dues à des "lois cognitives de simplification (recours à des règles de sur-généralisation)" ([Bailly95] : 190) et construction dune grammaire fautive en production :
(4) *She come by train
(5) *I leave by trainNous pourrions exemplifier davantage, en prenant en compte tous les autres auxiliaires de langlais. Nous limiterons lexemplification à is et à sa méprise avec une réalisation de pluriel. Ainsi (6) est facilement compris comme étant (6), lui-même fautif :
(6) The bell s ringing
(6) *The bells ringing.Pour un même segment, lexistence de variantes est souvent méconnue, que ce soit le dévoisement des consonnes douces au contact de consonnes fortes comme dans lexemple (1), ou encore le /l/ sombre souvent interprété comme /d/, doù la confusion entre (7) et (8) :
(7) Ill come
(8) Id comeEnfin la proximité phonologique de morphèmes inaccentués, tels que les morphèmes aspectuels -en et -ing associés à des auxiliaires éventuellement inaccentués et identiques à certaines personnes, entraîne également une reconnaissance difficile voire erronée, ainsi quavait pu le vérifier [Halff87] : 35) avec des dictées sur des exemples comparables à (9) et (10) :
(9) The door is being demolished
(10) The door has been demolishedLa confusion entre les deux est lourde de conséquences au plan sémantique. La prononciation identique des auxiliaires conduit de plus certains apprenants à la construction dune grammaire erronée et à la production dauxiliaires composés fautifs : *has being et *is been.
Autant de phénomènes que nous avons souhaité prendre en compte dans le contenu de MACAO. Pour lheure, un premier module est réalisé : "Sentraîner à la reconnaissance". Il porte sur les syllabes, les auxiliaires, les prépositions et les déterminants. Il est utilisé à titre expérimental par quelques centaines détudiants à luniversité Montpellier 3. Un second module est en cours de réalisation pour aider les apprenants à se servir des renseignements phonétiques du dictionnaire ; deux autres modules sont prévus, lun pour aider les apprenants à compenser par des stratégies cognitives ce quils nentendent pas et lautre pour sentraîner à lécoute.
3. "Sentraîner à la reconnaissance"
Ce module est destiné à susciter chez lapprenant des prises de conscience concernant les principaux éléments des énoncés qui sentendent peu ou ne sentendent pas dans certains contextes syntaxico-sémantiques (auxiliaires, prépositions, déterminants monosyllabiques), ce qui constitue une gêne, voire un obstacle à la compréhension. Il vise à aider lapprenant à associer ce phénomène phonologique à son contexte.
3.1. Contenu du module
Lorganisation générale du module repose sur un travail progressif, du mot isolé au texte, alliant découverte du phénomène et entraînement à lécoute. Cela nous semble devoir procurer à lapprenant un environnement favorable pour quil sapproprie le phénomène, en reconnaissance et en production. En voici le schéma général (Figure 1).
Sentraîner à la reconnaissance Reconnaître les syllabes en anglais oral Identification :
Exercice 1
Exercice 2
Exercice 3
Exercice 4
Exercice 5
Exercice 6
Différenciation :
Exercice 7
Exercice 8
Reconnaître les auxiliaires, les prépositions et les déterminants
Exercice 9 (les auxiliaires)
Exercice 10 (les prépositions)
Exercice 11 (les déterminants)
Figure 1 : schéma général du premier module.
Il nous a en effet semblé pertinent damener les apprenants à prendre conscience du phénomène phonologique de réduction à partir de mots lexicaux isolés choisis dans leur registre habituel, avec des tâches didentification des syllabes (exercices 1 à 6) et des tâches de différenciation entre les syllabes accentuées et les autres (exercices 7 et 8). Le phénomène est ensuite abordé en contexte, en ciblant dabord les catégories des auxiliaires et des prépositions (exercices 9 et 10) pour finir par une tâche de reconnaissance (exercice 11) fondée sur un texte. Cest là quest intégré le travail sur les déterminants, pour lequel nous avons tablé sur la capacité des apprenants à transférer les connaissances acquises ou activées dans les exercices précédents. Des synthèses dune à deux pages-écran jalonnent le parcours : "laccentuation des syllabes", "laccentuation des auxiliaires", "la prononciation des prépositions" et "laccentuation des déterminants". Des aides apportant ou rappelant la définition de la syllabe orale, la voyelle, la consonne, la voyelle réduite, la "syllabe écrite" sont disponibles à tout moment.
Les premiers exercices portent effectivement sur des mots, puisque dans un mot anglais, on nentend pas tout ce qui sécrit. Notre but est damener les apprenants à concevoir que ne pas entendre certaines syllabes dans un énoncé participe du même principe que ne pas entendre certaines "syllabes écrites" dun mot. En effet, le monosyllabe inaccentué (auxiliaire, préposition, déterminant) quand il est inséré dans un contexte favorable à son inaccentuation napparaît plus alors comme une bizarrerie. Lapproche dénoncés isolés (exercices 9 et 10) puis dun texte long se fait plus volontiers.
Même si lutilisation du produit ne simpose pas sous une forme linéaire et quil est donc possible daborder les exercices dans un ordre qui nest pas imposé, la page daccueil des exercices 1 à 8, par exemple, présente les exercices avec leur numéro et comporte un conseil : celui deffectuer les exercices dans lordre pour la cohérence du parcours.
En effet il nous semble utile, à ce stade de lapprentissage chez de jeunes adultes, de donner de limportance à la phase de découverte du phénomène phonologique de réduction et de le déployer suffisamment par une approche systématique (exercices 1 à 8). Cela donne aux apprenants loccasion de (re)construire une réflexion sur la langue et de faire table rase de souvenirs souvent parcellaires et instables quils associent volontiers à leurs difficultés en compréhension de langlais oral. Limportance donnée à la phase de découverte sinscrit également dans la démarche explicative qui est la nôtre et qui vise à donner une base cohérente, et donc rassurante, à lapprenant qui sétonne et sinquiète de ne pas mieux comprendre langlais oral après tant dannées détude.
3.2. Démarche didactique et pédagogique
3.2.1. Sappuyer sur lécrit pour aller vers loral
Postulant que la connaissance de lécrit a pu perturber lapproche de loral, notre démarche dans le module sappuie volontairement sur lécrit, supposé plus familier. Peu à peu, loral simpose comme premier. Aussi les exercices 1 à 9 partent-ils de la forme écrite de mots et dénoncés comportant des auxiliaires. La forme écrite est présente à lécran et fait lobjet dobservations parallèlement à lenregistrement dont lécoute est possible à linitiative de lapprenant.
Lexercice 10, qui concerne les prépositions, présente cinq fois de suite lécoute de deux énoncés ; linteraction pédagogique amène lapprenant à sélectionner dans une liste de prépositions la préposition qui est commune aux deux énoncés. Cet exercice sappuie sur la discrimination auditive, rendue plus efficace par la prise de conscience effectuée dans les premiers exercices. La forme écrite est différée : ce nest quune fois que la préposition commune aux énoncés est identifiée que la forme écrite des énoncés apparaît et permet un commentaire sur la morphosyntaxe de chaque énoncé en lien avec la prononciation (accentuée ou non) de la préposition. Lécoute demeure accessible.
Enfin lexercice 11 est un exercice lacunaire : un récit denfance figure sous forme écrite et lacunaire ; sa forme orale complète est accessible. Il sagit pour lapprenant den compléter la forme écrite à partir de lécoute et dune liste de mots à utiliser. Sous cette forme, lexercice donne cette fois loccasion à lapprenant de partir de loral pour aller vers lécrit. Si le parcours proposé a été suivi, lapproche des relations entre oral et écrit se fait alors de façon distanciée et peut intégrer les liens vus au préalable entre morphosyntaxe et phonologie qui fondent la "dissymétrie" ([Bailly95] : 188) entre oral et écrit.
3.2.2. Sappuyer sur les attentes des apprenants pour "aller contre" elles
Le module "Sentraîner à la reconnaissance" vise une sorte de rééducation de loreille des apprenants dont Bailly95 ([Bailly] : 194) souligne, pour langlais, la surdité sélective. Par cette rééducation, les attentes erronées, fondées sur lécrit, que nous avons détaillées en 2.1 sont peu à peu déconstruites. Aussi la démarche pédagogique proposée dans le module sappuie-t-elle sur les attentes et les représentations des apprenants pour nous permettre de mieux "aller contre" elles ([Giordan93] : 25) dans la (re)construction dune grammaire de loral.
La présence de la forme écrite est quasiment systématique, comme nous venons de le voir, de façon à mettre en évidence la "dissymétrie" ([Bailly95] : 188) entre oral et écrit. Prenons quelques exemples : les exercices 1 et 2 font explicitement le lien entre écrit et oral puisquil sagit, dans un premier temps (exercice 1), de lire et découter trois mots usuels (every, interesting, dangerous) et den indiquer le nombre de syllabes orales, puis, dans un second temps (exercice 2), dobserver précisément lécriture de ces trois mots et den indiquer le nombre de "syllabes écrites". Lécoute nest alors pas possible. Après le corrigé, une page de commentaire place en regard les 3 mots avec le nombre de syllabes orales et de "syllabes écrites" (figure 2). Lintention pédagogique est de susciter la prise de conscience du décalage systématique entre les deux pour ces trois mots. Lécoute est alors possible.
Figure 2 : mise en relation de loral et de lécrit.
Quant à lexercice 3, il présente 16 monosyllabes (au plan de loral) dont lécriture peut aller dune seule lettre (cas de I et de a) jusquà 6 lettres (cas de stopped ou de months par exemple). La liste de mots quil sagit découter et de répéter, tout en les visualisant (figure 3), est intentionnellement organisée sous la forme de deux trapèzes inversés. Sur la même ligne figurent donc des mots dont la longueur écrite va dun extrême à lautre alors quon a le même volume syllabique. Lécriture est abordée cette fois-ci plus globalement que dans lexercice 2.
Figure 3 : mise en évidence de la dissymétrie entre lécrit et loral.
Dans ces trois exercices, lagencement des données est intentionnellement fait pour que le visuel vienne en appui à la déstabilisation des attentes et des représentations. Il sagit de permettre à lapprenant dacquérir des connaissances justes tout en tenant compte de ses constructions préalables.
3.2.3. Mise en évidence de phénomènes, pratique et réflexion métalinguistique
Lorganisation générale du module, qui permet dallier (cf. 3.1) prise de conscience et entraînement systématique de lécoute se double dun ancrage métalinguistique graduel. Les exercices 1 à 8 comportent des commentaires explicatifs sappuyant sur une réflexion métalinguistique posée par les concepteurs, de même que la synthèse sur laccentuation des syllabes. Il y est indiqué par exemple : "Lorsquune voyelle est réduite, la syllabe qui la contient sentend peu. Cela peut créer une difficulté de reconnaissance, surtout si le mot ne comporte que cette syllabe."
Une étape est franchie avec lexercice 9 dans lequel la réflexion métalinguistique est lobjet même de linteraction pédagogique puisquil est proposé à lapprenant dobserver dune part la phonologie des auxiliaires dans des énoncés présentés par paires et dautre part, den observer les caractéristiques morphosyntaxiques pour en déduire implicitement les relations. La synthèse sur laccentuation des auxiliaires en fournit lexplicitation :
La perception des auxiliaires peut être problématique :
. il existe des degrés différents dans la réduction des voyelles des auxiliaires
. la réduction des voyelles des auxiliaires dépend en grande partie de la nature des énoncés : négatif, interrogatif ou affirmatif (avec le cas particulier de la réponse brève).
De façon courante la voyelle est réduite dans les énoncés affirmatifs (sauf dans le cas dune réponse brève) tandis quelle nest pas réduite dans les énoncés négatifs.De ce point de vue, lexercice 10 est du même type.
Une étape supplémentaire est visée avec lexercice 11 qui ne fournit ni ne propose de réflexion métalinguistique avant la synthèse sur la prononciation des déterminants. La longueur raisonnable de cet exercice ainsi que les mots qui doivent y être retrouvés (des auxiliaires, des prépositions et des déterminants) devraient susciter chez lapprenant la mise en œuvre dobservations de nature métalinguistique : application de ce qui a été explicité à propos des auxiliaires et des prépositions mais aussi transfert de ces procédures à propos des déterminants.
3.2.4. Transposition didactique
Le public visé par le produit est majoritairement un public de jeunes adultes, spécialistes dautres disciplines que langlais, pour qui la langue anglaise est étudiée en vue dacquérir un savoir-faire[4]. Cela justifie pour nous la conception modulaire du produit présenté comme une boîte à outils, mais aussi quil nous ait fallu composer entre les exigences scientifiques en morphosyntaxe et phonologie et le niveau dabstraction pour lequel le public visé semble prêt à sinvestir. Cela a impliqué des choix tant dans les contenus que dans la métalangue utilisée : pour ce qui est des contenus, nous avons choisi dévoquer laccentuation comme un phénomène relatif avec la notion de degrés daccentuation. Nous avons limité son utilisation aux degrés extrêmes (accentuation vs non accentuation), sans entrer dans le détail des accents secondaires et tertiaires puisque cest la non-accentuation qui est cause du fait de "ne pas entendre". Pour lobservation des auxiliaires, les énoncés présentés ont été limités aux énoncés interrogatif, négatif et affirmatif. Une subdivision entre réponse affirmative complète (qui entraîne la réduction vocalique de lauxiliaire) et réponse affirmative brève (pas de réduction) est toutefois opérée. En revanche, les nuances qui touchent laccentuation de lauxiliaire en énoncé interrogatif ne sont pas présentées. Il ne nous semble pas utile de risquer de déstabiliser lapprenant en décrivant des degrés daccentuation variables selon les syllabes environnantes et en introduisant la notion déquilibre accentuel : has est moins accentué en (11) quen (12) du fait de laccentuation de John et de linaccentuation de he, mais il est suffisamment audible :
(11) Has John been informed?
(12) Has he been informed?
Quant à la métalangue, qui apparaît essentiellement dans les aides et les synthèses, elle a été choisie en vue dêtre à la fois transparente et précise. Notons que le terme de "syllabe écrite" est employé avec précaution puisque la réalité en est plus culturelle (apprentissage de la lecture) que phénoménologique. Le terme dauditeur a été préféré à celui de co-énonciateur, même si le terme dénoncé a été préféré à celui de phrase.
3.2.5. Tirer parti des avantages et des limites de loutil informatique
Loutil informatique sest imposé pour plusieurs raisons : en effet, notre perspective conduit à créer un produit capable de gérer les interactions pédagogiques. De plus, le lien écrit / oral permanent était incontournable : loutil informatique le permet bien sûr, grâce à la numérisation. Sajoute un appui visuel que nous avons parfois mobilisé. Nous avons pu ainsi concrétiser loral en le représentant et en le reliant à lécrit, en inversant la démarche habituelle des apprenants.
Dans le cadre de dispositifs dautoformation guidée et de formation ouverte, pour des apprenants non débutants dont les niveaux et les objectifs diffèrent considérablement, laccès ouvert aux différents exercices permet des parcours variés dans le produit, dans le temps et selon les apprenants. On peut imaginer que lexercice 11, qui porte sur un texte, soit utilisé en préalable par lapprenant à titre dauto-évaluation de ses compétences et de ses difficultés, tout aussi bien que comme exercice de synthèse.
La page-écran impose elle-même des contraintes en termes dergonomie et de confort visuel. Cela nous a obligées à une double rigueur : aller à lessentiel pour ne pas charger lécran tout en restant précises au plan scientifique.
3.2.6. Un produit en cours dexpérimentation
Le premier module est proposé aux étudiants spécialistes dautres disciplines de deuxième année et de troisième année depuis février 2002 à luniversité Montpellier 3 (soit 2100 étudiants). La première phase dexpérimentation a été menée de février à mai 2002. Elle était constituée dun questionnaire en ligne disponible à la fin du module. Les questions posées cherchent à tester trois points distincts :
la durée dutilisation du module, nous avions fait lhypothèse dune durée moyenne dune heure ;
la pertinence du produit pour le public cible en termes de degré de difficulté et de degré dacceptabilité dexercices systématiques visant une rééducation de loreille ;
les compléments pédagogiques souhaitables (documents daccompagnement et de synthèse).
Actuellement, 130 étudiants ont répondu à ce questionnaire. Leurs réponses sont en cours dexploitation. Nous envisageons, pour 2003, une deuxième phase dexpérimentation qui comprendra, outre ce questionnaire, des entretiens individuels, alliant ainsi approches quantitative et qualitative.
4. Conclusion
Avec ce premier module de MACAO, nous avons voulu répondre à la demande des apprenants qui souhaitent améliorer leur compréhension de loral. La prise en compte de cette demande nous a fait apparaître un manque dans les matériaux existants : nous tentons de le combler par lassociation formalisée entre morphosyntaxe et phonologie, la (re)construction dune réflexion sur la langue et lentraînement à lécoute visant une rééducation de loreille. Cela devrait éviter à lapprenant de court-circuiter des opérations nécessaires à la compréhension en langue seconde, opérations qui sont court-circuitées si lapprenant ne comprend pas ([Gaonach90] : 44).
Remerciements
Nous tenons à remercier le Centre de Production et de Maintenance Audio-visuelle de luniversité Paul Valéry, et plus particulièrement son directeur D. Savey, F. Belmessieri pour la programmation, M. Baute pour le générique. Nous remercions également J. Lorimer, K. Watkin-Jones et R. Weetman pour les enregistrements.
Références
Bibliographie
[Bailly95]
Bailly, D. (1995). "Les apports de Wendy Halff à la didactique de langlais". Cahiers Charles V, 19. pp 179-197.[Gaonach87]
Gaonach, D. (1987). Théories dapprentissage et acquisition dune langue étrangère. Collection LAL. Paris : Crédif-Hatier.[Gaonach90]
Gaonach, D. (1990). "Les stratégies attentionnelles dans lutilisation dune langue étrangère". In Acquisition et utilisation dune langue étrangère, Gaonach, D. (dirs). Collection Le français dans le monde. Paris : Hachette. pp 41-49.[Giordan93]
Giordan, A. (1993). "Des représentations à transformer". Sciences Humaines, 32. pp 23-26.[Halff87]
Halff, W. (1987). "Loral et lerreur grammaticale". Les langues modernes, 5. pp 31-37.[Heiderscheidt88]
Heiderscheidt, J. (1988). "Quelques régularités phonographématiques de langlais et leur représentation chez des étudiants francophones belges en philologie germanique". Actes du quatrième colloque davril sur langlais oral à Villetaneuse : le suprasegmental II. Paris : APLV. pp 213-232.[Huart02]
Huart, R. (2002). Grammaire orale de langlais. Paris : Ophrys.[Narcy91]
Narcy, J.-P. (1991). Comment mieux apprendre langlais. Paris : Les éditions dorganisation.[VincentDurrouxPoussard98]
Vincent-Durroux, L. & Poussard, C. (1998). "Dispositifs de formation en anglais à lespace multimédia (Montpellier III). Description et approche critique". Apprentissage des Langues et Systèmes dInformation et de Communication (ALSIC), vol. 1, 1. pp 37-49. Consulté en juin 2002 : http://alsic.revues.org/Num1/poussard/alsic_n01-log2.htm[VincentDurrouxPoussard02]
Vincent-Durroux, L. & Poussard, C. (2002). "Proposer des dispositifs autonomisants de formation en langues à luniversité : moyens, contraintes, limites, réussites". In Autoformation et autoévaluation : une pédagogie renouvelée ?, Vincent-Durroux, L. & Panckhurst, R. (dirs). Montpellier : Presses de luniversité Paul Valéry, METicE , collection Média Tic.Logiciels
[SILDoulosUnicodeIPA]
SILDoulosUnicodeIPA. Police de caractères comprenant lalphabet phonétique international développé sous forme de graticiel par le SIL [SIL02]. Fonctionne sous Windows (3.1, 95/98, NT) et Macintosh (OS 7, OS 8, 68K, PPC). Dallas, É-U : SIL. Consulté en novembre 2002 : http://www.sil.org/computing/fonts/encore-ipa.htmlSites Internet
[SIL02]
SIL (2002). Site de lorganisme connu précédemment sous le nom de "Summer Institute of Linguistics". Il met à la disposition des communautés linguistiques un ensemble doutils pour la recherche, la traduction et lalphabétisation. Dallas, É-U : SIL. Consulté en novembre 2002 : http://www.sil.org/Notes
[1] Nous avons bien conscience que si la syllabe orale peut être décrite et identifiée avec précision, la "syllabe écrite" est reconnue plus instinctivement; cest lhéritage de lécole primaire où lon a pu avoir lhabitude, avec des méthodes syllabiques, dapprendre à lire en découpant les mots.
[2] [Note de la rédaction] Pour lire correctement les caractères phonétiques en format HTML, il faut que votre navigateur puisse trouver la police "SILDoulsIPA" [SILDoulosUnicodeIPA] développée par le SIL [SIL02]. Si cette police nest pas dans votre système, procédez comme suit : 1) télécharger le fichier ZIP la contenant ; 2) désarchivez ce fichier, vous obtenez alors un fichier de type TTF ; 3) Placez ce fichier dans le répertoire des polices de caractères de votre système (en "Windows98", par exemple, il faut allez dans le répertoire "Windows" de votre disque "C:", puis dans le répertoire "Fonts") ; relancez votre navigateur. Sur certains navigateurs cette police peut être mal interprétée. Nous vous invitons à consulter cet article au format PDF au cas où vous rencontreriez ce type de problèmes.
[3] On désigne par énoncé complet un énoncé dans lequel le prédicat est exprimé, alors que dans lénoncé bref il y a ellipse du prédicat.
[4] Toutefois, lutilisation du produit par des spécialistes danglais en premier cycle universitaire est envisageable.
À propos des auteurs
Les auteurs sont membres de léquipe AIDILE (Apprentissage Individualisé et DIdactique des Langues Étrangères) (EA 1973).
Cécile POUSSARD est certifiée et docteur en anglais. Sa thèse porte sur la compréhension de langlais oral et les technologies éducatives. Elle assure la coordination scientifique de lenseignement sur mesure ainsi que la coordination pédagogique et administrative des enseignements danglais pour les étudiants de licence spécialistes dautres disciplines. Son domaine de recherche est la didactique de langlais.
Laurence VINCENT-DURROUX est agrégée danglais et docteur en linguistique générale. Maître de conférences au Département détudes anglophones, elle a coordonné les activités danglais à lEspace Multimédia de 1992 à 1996, puis lenseignement sur mesure de 1999 à 2001. Elle enseigne la linguistique aux spécialistes danglais et intervient auprès détudiants de licence spécialistes dautres disciplines. Son domaine de recherche est la linguistique et la didactique de langlais.
Cécile POUSSARD et Laurence VINCENT-DURROUX
Courriel : cecile.poussard@univ-montp3.fr, laurence.durroux@univ-montp3.fr
Toile : http://metice.univ-montp3.fr
Adresse : département danglais, UFR 2, université Paul Valéry Montpellier 3, route de Mende, 34199 Montpellier cedex 5, France.
© Apprentissage des Langues et Systèmes dInformation et de Communication, décembre 2002