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http://alsic.org ou http://alsic.revues.org Vol. 5, numéro 2, décembre 2002 pp. 183-207 Pratique et recherche |
Technologies de linformation et de la communication et diffusion du français : usages, représentations, politiques
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Jeannine GERBAULT | |
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Résumé : Nous présentons une enquête réalisée auprès dinstitutions culturelles francophones dans le monde. Les données recueillies, relatives à la présence des TIC (Technologies de lInformation et de la Communication) dans le cadre de la diffusion du français, et à leur impact sur les modes daccès à cette langue et à sa culture, nous permettent de décrire et danalyser les phénomènes et processus mis en œuvre par le développement de lutilisation de ces technologies, afin de comprendre comment se réalise larticulation avec les directions déclarées de la politique de diffusion du français. Nous expliquons la manière dont les utilisateurs des TIC intègrent et perçoivent les changements que celles-ci induisent dans les pratiques en langue étrangère. Pour ce faire, nous rendons dabord compte des différences observées, en les analysant comme des marqueurs détapes dans ladoption de linnovation, étapes dépendantes de paramètres propres aux contextes dans lesquelles elles interviennent. Puis nous confrontons politique linguistique officielle et politique en actes. Nous proposons enfin un modèle de développement de ladoption des TIC où nous présentons comme un ensemble cohérent détapes les choix de mise en œuvre de leur utilisation. |
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1. Introduction
es innovations technologiques dans le domaine de linformation et de la communication se succèdent à un rythme rapide depuis quelques années et les changements ont pénétré progressivement la vie quotidienne et la plupart des domaines dactivité de nos sociétés. Ces changements saccompagnent dune transformation des comportements qui se réalise souvent insensiblement et sans réelle prise de conscience.
Les possibilités offertes par le développement des TIC (Technologies de lInformation et de la Communication) ont été source de beaucoup despoirs. Aux discours techniques exposant les ambitions des nouveaux outils se sont joints les discours dautres spécialistes, économistes et pédagogues en particulier. Comme cest souvent le cas lorsque des innovations apparaissent, les publics non spécialistes manifestent des réactions diverses face à la nouveauté des TIC. Le continuum va de ceux qui sont hostiles à linnovation technologique par principe ou par paresse et ne lacceptent que contraints et forcés, à ceux qui ladoptent sans réserve et parfois sans discernement, en passant par une variété de comportements technophobes ou technophiles sous-tendus par des attitudes plus ou moins raisonnées.
En matière déducation et de formation, les TIC ont effectivement commencé à modifier les modes daccès aux connaissances et les démarches denseignement et dapprentissage, ce qui, naturellement, alimente aujourdhui la réflexion et les discours des décideurs comme ceux des didacticiens et des enseignants.
Si on sait en effet que les nouveaux outils facilitent la communication à distance et offrent de nouveaux moyens pour lenseignement et lapprentissage, et singulièrement pour lenseignement et lapprentissage des langues, on sait peu de chose de la manière dont sorganise la contribution des TIC à la diffusion du français, cest-à-dire de la présence des TIC dans ce cadre et de leur incidence sur les modes daccès à cette langue et à sa culture. Nous avons donc estimé quune connaissance raisonnée de ce qui existe sur le terrain nous permettrait de saisir certains phénomènes et processus que le développement de lutilisation des TIC met en œuvre, et de comprendre comment se réalise leur articulation avec les directions déclarées de la politique de diffusion du français.
Comment ces changements, qui ont des dimensions à la fois linguistiques, cognitives, sociales et socio-affectives, sintègrent-ils dans les options de la politique de diffusion du français ? Étant donné la variété des contextes dans lesquels se fait laccès à une langue étrangère et à sa culture, on peut faire lhypothèse que tous les acteurs de la diffusion du français nont pas la même manière daborder les TIC et dexploiter les possibilités quelles offrent. En quoi le parcours des utilisateurs de la langue française hors du cercle de la langue maternelle a-t-il évolué ou peut-il évoluer sous leffet du développement des TIC ? Comment pouvons-nous analyser ce que nous observons ? À quelle réflexion lobservation et lanalyse conduisent-elles à propos des aspects psychologiques, sociaux et politiques du développement des TIC dans le cadre de la diffusion du français ? Comment cela peut-il nous aider à prévoir lévolution que pourra entraîner lintégration des TIC dans les pratiques de communication, et spécifiquement dans le domaine de la diffusion du français ?
Nous allons dabord présenter notre conception des synergies potentielles entre les orientations politiques actuelles et le développement des TIC en ce qui concerne lutilisation et lapprentissage des langues. Nous résumerons ensuite les principaux résultats et conclusions de lenquête que nous avons menée. Puis nous considérerons brièvement la mise en actes de la politique française vis-à-vis des TIC, et la manière dont se réalise larticulation entre TIC, politique déclarée et acteurs de la diffusion du français. Enfin, nous mettrons en évidence les schémas de développement qui nous semblent se dégager des tendances observées dans lutilisation des TIC pour laccès à linformation et à la culture francophones et pour lenseignement et lapprentissage de la langue française, et tracerons des directions pouvant guider la réflexion sur les voies et les moyens associant TIC et diffusion du français.
2. Le potentiel de synergie entre orientations politiques et développement des TIC
Nous considérons que le développement des TIC et les orientations politiques actuelles (qui incluent naturellement les politiques linguistiques) occupent un espace où les processus de changement ont un potentiel dinfluence mutuelle. Cet espace est représenté dans la Figure 1, où le potentiel des relations est matérialisé par des numéros entre parenthèses apparaissant près de chacun des liens (simples liens ou flèches dans la figure). Nous commentons ces relations ci-dessous.
Figure 1 : développement des TIC et politiques linguistiques - potentiel de synergie.
Nous représentons ici le fait que lensemble de processus communément désignés par le terme "mondialisation" entraîne individus et sociétés vers plus déchanges (numéro 1), et que les gouvernements ont en général opté pour une politique de soutien au développement des TIC (numéro 2). De leur côté, les TIC permettent la multiplication des situations de communication (numéro 3) - ce qui, au moment où nous rédigeons ce texte, concerne surtout lécrit, mais inclut aussi loral - influant sur ce quil est possible de communiquer, aussi bien quantitativement que qualitativement (par exemple par le texte, limage, le son et les possibilités de navigation parmi les ressources disponibles). La diversité linguistique que promeuvent à la fois la multiplication des échanges et un nombre croissant de politiques linguistiques nationales encourage lacquisition de compétences bilingues et multilingues (numéro 4). Le besoin daccès à des informations culturelles, à des ressources dapprentissage de langue et de traduction en ligne et hors ligne qui en est une conséquence se trouve plus facilement satisfait avec les TIC (numéros 5a et 5b). Par ailleurs, les cours de langues sur Internet, lutilisation personnelle de logiciels, couplée ou non avec des activités guidées, la communication individuelle (en particulier dans des forums ou par courriel) encouragent lautonomie et lauto-évaluation dans lutilisation et lapprentissage des langues (numéro 6a). Cette prise en compte de lindividu et sa responsabilisation (auto-formation, apprentissage tout au long de la vie) sont aussi un élément constitutif des orientations politiques daujourdhui (numéro 6b).
3. Lenquête et ses résultats
3.1. Présentation de lenquête
Notre enquête visait à rendre compte de ce qui se passe sur le terrain, cest-à-dire de la manière dont les utilisateurs (réels ou potentiels) des TIC intègrent et perçoivent les changements que celles-ci induisent dans le cadre des pratiques en langue étrangère.
Sinterroger sur limpact des TIC parmi les acteurs de la francophonie dans le monde – le terme "francophonie" est employé ici au sens le plus général – cest non seulement répertorier les usages, cest aussi sefforcer de percevoir les attitudes et les représentations actuelles concernant les nouvelles technologies, de repérer si le choix des TIC facilite effectivement laccès à la formation en langue française et à linformation francophone, si les TIC favorisent réellement linteraction en français, et si cest le cas, de quelle manière.
Il est vrai que nous avons encore peu de recul et que nous sommes dans une phase dévolution rapide des usages et des attitudes ; mais il importe justement de commencer à analyser la nature des phénomènes liés à lentrée des TIC dans le cadre de la diffusion du français et détudier limpact que peuvent avoir leurs développements sur lensemble des paramètres affectant les comportements daccès à une langue et à une culture. En effet, pour comprendre les mécanismes impliquant conjointement développement et utilisation des TIC et diffusion du français hors du cercle de la langue maternelle, pour agir sur les aspects logistiques, pédagogiques et cognitifs des nouveaux contextes de la diffusion du français – étape importante dans les options de politique linguistique comme dans la mise en uvre des dispositifs – il faut connaître de façon assez fine les comportements et les attitudes auxquels on peut sattendre.
3.2. Les sujets, les questionnaires et les procédures
Notre enquête a été menée auprès des différents protagonistes. Du côté de loffre de français, il sagissait de responsables détablissements (centres culturels, Alliances françaises, instituts de langues) et denseignants. Du côté de laccès à la langue et à la culture françaises, nous nous sommes adressée à des apprenants de langue et utilisateurs des ressources francophones de ces institutions.
Tout en nous limitant à la population des institutions situées hors des pays où le français est la langue maternelle et qui sont en marge des systèmes éducatifs nationaux, nous nous sommes attachée à obtenir nos informations à partir de sources aussi diversifiées que possible sur le plan de la géographie (éloignement ou proximité dinfluences francophones non virtuelles), sur le plan des configurations sociolinguistiques (bilinguisme ou multilinguisme, présence ou absence de grandes langues de communication) et des configurations socio-économiques et politiques (dont dépendent la disponibilité de ressources financières propres pour les TIC et les stratégies de développement). Nous avons choisi cette diversité pour nous assurer que les phénomènes observés soient représentatifs de limpact réel des TIC sur les environnements daccès au français et pour nous donner la meilleure chance de comprendre les variables susceptibles de modifier cet impact. De plus, nous nous intéressions à un domaine qui na pas été jusquici vraiment exploré[1] et où il était donc important de définir les composantes des situations étudiées et les relations qui pouvaient être pertinentes dans les états constatés. Cest pourquoi nous avons recueilli des informations au moyen de questionnaires auprès des trois catégories dacteurs ci-dessus, et nous les avons complétées auprès dinstitutions situées sur différents continents par des observations directes, des entretiens en face-à-face et des correspondances. Les questionnaires denquête comportaient des questions fermées interrogeant sur le contexte local, sur les ressources matérielles disponibles utilisant les TIC, sur lutilisation effective de ces ressources, sur les attitudes vis-à-vis des nouveaux outils et sur les opinions concernant leurs effets. Les informateurs avaient aussi la possibilité de sexprimer librement sur linfluence des TIC et pour décrire leur expérience particulière, le cas échéant.
Nous avons considéré les comportements et attitudes identifiés comme des éléments de réponses à la question suivante sur ladoption des innovations : qui adopte quoi, où, quand, comment, et pourquoi ? Voir sur cette approche Cooper [Cooper89]. Nous avons donc examiné le positionnement des acteurs par rapport aux TIC, en fonction de la relation entre leur statut et loffre de français, puis nous avons analysé linfrastructure existante, et enfin la manière dont sorganise linterface homme-machine. Dans lanalyse des résultats, nous avons considéré les données comme une coupe transversale dont les variations sont représentatives détapes par lesquelles passent les "adopteurs" potentiels des TIC dans le cadre de la diffusion du français. Précisons cependant quétant donné quil sagissait ici dune première exploration du terrain, il ny a pas eu de traitement statistique exhaustif des données recueillies.
3.3. Les résultats
Les résultats concernant les équipements amènent à un premier constat sans surprise : lutilisation des TIC est encore très inégalement répandue parmi les utilisateurs potentiels des nouveaux outils. Cependant létape de prise de conscience semble avoir été franchie partout, et surtout au niveau des décideurs (responsables de postes culturels, chefs détablissements offrant un accès à la langue et à la culture françaises), même si les ressources effectivement mises en œuvre varient sensiblement dun lieu à un autre. Les centres de ressources semblent maintenant implantés partout et évoluer rapidement. On y trouve de plus en plus fréquemment des logiciels dapprentissage de langue ou des cédéroms grand public. Il est intéressant de noter que les seconds sont beaucoup plus répandus. On peut faire des hypothèses sur les raisons de cette situation : nous y reviendrons.
Alors que les accès à Internet se multiplient de manière spectaculaire, nos données indiquent que laccès aux ordinateurs est encore plus ou moins "réservé", et que, très logiquement, les personnes ressources deviennent plus nombreuses à mesure que laccès souvre à tous les utilisateurs. Un élément nous semble révélateur dans les orientations de politique de diffusion du français, à savoir le recrutement du personnel dans les postes culturels ou établissements ayant même vocation : au début de cette enquête (en 1999), la connaissance des TIC par les candidats "médiathécaires" ou enseignants nétait pas encore un critère de recrutement bien établi, mais nos informations les plus récentes (recueillies en 2002) indiquent que ce critère est de plus en plus pris en considération.
Les directions prises en différents lieux apparaissent comme des étapes successives dune progression vers lintégration des TIC dans les structures de diffusion du français. Dans lordre, nous en prendrons pour exemple la priorité donnée aux équipements, la création locale de sites dédiés à la langue et à la culture françaises, et les expérimentations de nouveaux produits ou de nouvelles configurations dapprentissage. Des colloques régionaux ou nationaux ayant pour thème les nouvelles technologies stimulent partout la prise de conscience vis-à-vis de lintégration des TIC et cimentent les énergies.
Quant aux utilisateurs (les publics visés) des institutions et des ressources francophones, leurs réponses aux questionnaires dessinent un profil où lutilitaire ne domine pas. On notera à ce sujet que près des trois quarts des personnes interrogées connaissent langlais, que lon peut considérer dans ce contexte comme la langue utilitaire par excellence. La Figure 2 montre que, parmi les raisons données à linscription dans linstitution, la catégorie "aime la langue, curiosité" devance de loin les raisons professionnelles ou détudes, la motivation créée par les relations familiales ou amicales, ou la prévision dun voyage.
Figure 2 : raisons de linscription dans linstitution.
Il est important de connaître les motivations des utilisateurs, si loffre doit sadapter à la demande, ce qui semble constituer une option de plus en plus fréquente de la politique de diffusion du français. Or laccès à la culture et le contact avec dautres francophones apparaissent clairement dans les demandes, à côté de lapprentissage de la langue française.
La relation des utilisateurs aux TIC hors de linstitution francophone est une autre caractéristique importante de leur profil : la grande majorité dentre eux déclare avoir un ordinateur personnel à la maison et plus de la moitié en utilise un aussi au travail. Ceci est assurément un paramètre à prendre en compte dans les changements prévisibles : ce nest pas la "frilosité" des utilisateurs qui freine lévolution en cours. Au contraire, il est fort possible quils soient plutôt des éléments moteurs dun recours croissant aux nouveaux outils dans les centres de langues ou Alliances françaises.
Malgré la méconnaissance des ressources TIC francophones parmi les personnes interrogées, un tiers seulement dentre elles exprime le souhait dêtre guidé dans le cadre de linstitution. Pour les autres, le désir dautonomie, ou un sentiment de sécurité vis-à-vis de loutil Internet (quils connaissent déjà) sont aussi à prendre en compte : il sagit en particulier de faire en sorte que les ressources soient mieux fléchées et plus visibles sur la Toile.
Puisque lenquête de motivation révèle que lon étudie le français pour le plaisir, par désir de langue mais aussi de culture française, et signale une familiarité avec les environnements informatiques ainsi quune préférence pour lautonomie, on voit bien comment toutes ces caractéristiques pourraient être prises en compte pour mettre en place à la fois des stratégies de développement, des produits et des stratégies institutionnelles doffre de ressources francophones. On voit en particulier comment les ressources déjà accessibles par la vidéo et la télévision satellite peuvent être complétées efficacement par les cédéroms culturels, par la consultation des très nombreux sites culturels ou touristiques existants, ou des ressources dapprentissage en ligne.
Pour comprendre les nouvelles configurations daccès à la langue française, il importait aussi dexaminer la relation entretenue avec les TIC par leurs utilisateurs sur le plan de lenseignement comme sur celui de lapprentissage. Les informations recueillies dans cette partie du questionnaire représentent à la fois la perception des sujets à partir de leur expérience effective du média vidéo et leurs représentations créatrices dattentes vis-à-vis du potentiel des nouveaux supports multimédias, potentiel dont la majorité na pas fait lexpérience pour ce qui concerne les ressources francophones. Or, dans lun comme dans lautre cas, il est utile de repérer les représentations existantes. Les enseignants reconnaissent massivement lapport positif des TIC et estiment que les nouveaux supports motivent leur public dans lapprentissage de la langue, comme ils motivent les enseignants dans leur tâche. Les apprenants estiment que lutilisation des TIC stimule leur motivation pour lapprentissage et pour laccès à la culture française, et facilite lacquisition de compétence en langue. À noter que nous faisons état ici de la perception des apprenants. On sait que lefficacité acquisitionnelle des TIC est encore à établir.
Les attributs spécifiques sattachant à lutilisation des innovations technologiques dans le cadre de la diffusion du français sont perçus à la fois par les enseignants et par les utilisateurs : authenticité des supports, possibilité de contact plus proche avec la langue et la culture "réelles", motivation accrue, possibilité de travail plus autonome en raison de la présence daide intégrée et de la possibilité de parcours relativement libres que permettent ces technologies.
La capacité des environnements TIC à gérer des demandes diverses ou formulées par des utilisateurs et apprenants en petit nombre (deux types de configurations qui se présentent assez souvent aux institutions) est jugée positivement par les enseignants et par les responsables de postes ou les directeurs détablissements, bien que le pourcentage de réponses positives soit plus faible chez les enseignants. On peut considérer que ceci reflète leur relative inexpérience de la mise en place de dispositifs sur mesure sappuyant sur les TIC. La vision des directeurs détablissements est plus pragmatique : ils sont en effet unanimes à évaluer positivement la capacité des TIC à gérer de petits nombres dutilisateurs, et presque tous estiment que les TIC doivent leur permettre de mieux répondre à des demandes diverses.
Dans cette enquête, nous nous intéressions aussi aux contextes socioculturels dans lesquels se rencontrent les différentes étapes dadoption des TIC. Deux grandes tendances semblent se dessiner. Dabord, et tout à fait logiquement, cest dans les contextes où les bénéficiaires potentiels de loffre de français sont peu nombreux et géographiquement dispersés sur de grands territoires – comme au Canada, en Australie ou au Brésil – que les efforts dimplantation de dispositifs médiatisés par les TIC se sont manifestés le plus tôt, la communication à distance que les TIC autorisent permettant détendre loffre à des personnes qui ne peuvent être présentes dans les institutions. Cette particularité de ladoption des TIC induit naturellement des formats daccès à lenseignement, à la formation et à linformation en français qui sont en ligne plutôt que mis à disposition dans les institutions. De plus, dans ces configurations, les politiques nationales denseignement et de formation tendent à favoriser ce type de dispositif, car il est lune des conditions de laccès du plus grand nombre à léducation et à la formation.
Une autre tendance apparaît également : dans les contextes multilingues ou dans les contextes où la diversification de la compétence en langues étrangères est cruciale, les nouveaux outils semblent simplanter plus rapidement quailleurs. La flexibilité engendrée par les premiers, lurgence des besoins dapprentissage dans les seconds, apparaissent comme de puissants moteurs poussant vers ladoption des innovations que représente laccès à loffre de français par les TIC[2].
Pour ce qui concerne le milieu institutionnel, il semble que les bénéficiaires de loffre de français ne soient amenés à utiliser eux-mêmes directement les ressources médiatisées par les TIC quen dernière étape. Cela implique en effet que les enseignants auront adopté les innovations, et auront en particulier proposé une articulation entre les ressources matérielles traditionnelles présentes et celles qui sont accessibles par lintermédiaire de la technologie numérique. Pour ce qui est de laccès individuel aux ressources linguistiques et culturelles francophones, hors de la structure doffre institutionnelle, on se rend compte que les sites Internet francophones ne sont jusquici familiers quà un quart à peine des utilisateurs. Bien entendu, toutes ces caractéristiques entraînent des conséquences pour la planification des ressources humaines et matérielles dans le cadre de la diffusion de la langue.
Comme il a été dit plus haut, lenquête présentée ici est une première exploration, et doit se poursuivre sur plusieurs mois. Les résultats nous permettront de mieux percevoir les positions des acteurs de la diffusion du français sur le continuum entre TIC "ignorées" et TIC intégrées, et de cerner les variables pertinentes dans ce positionnement.
4. La dimension politique
4.1. Politique de diffusion du français et TIC
Une politique linguistique se définit comme la formulation de principes qui régissent lutilisation dune langue, et la mise en place des décisions prises en la matière. Elle sappuie sur des systèmes de croyances et des attitudes et se définit par ses options fondamentales, les valeurs impliquées par ces options, et les besoins, exprimés ou non, que celles-ci engendrent. Elle sexprime souvent par la juxtaposition des politiques cachées (cest-à-dire les intentions réelles, qui ne sont pas toujours exprimées) et des politiques explicites (les discours). Analyser la politique linguistique en termes de soutien des TIC à la diffusion du français, cest examiner la façon dont ces technologies ont infléchi la recherche de développement de loffre en français, ainsi que les stratégies et les choix locaux en vue de ce développement.
Selon le programme daction du gouvernement français, Internet est un outil essentiel de la diffusion du patrimoine culturel français. Dans le texte de référence du gouvernement pour la société de linformation [PremierMinistre98], on peut lire:
Les nouveaux réseaux dinformation constituent un outil privilégié pour renforcer la présence internationale de la France et de la francophonie, dont lutilisation doit être encouragée pour favoriser le rayonnement culturel de la France.
Le rapport du député français Bloche [Bloche98] suggère un véritable programme de mise à disposition de contenus sur Internet. La suite de cette section résume laction qui a fait suite à ces recommandations. Rappelons ici encore la bidirectionnalité des interactions : lintégration du développement des TIC dans les stratégies de diffusion du français est aujourdhui une préoccupation politique importante de la France. Dans le même temps, ce développement est en mesure dinfluencer les options de la francophonie.
Aujourdhui les réseaux de centres culturels, dAlliances françaises, détablissements denseignement et de centres de recherche, tendent à coopérer. Les grandes directions pour la réforme de structure de la politique culturelle française à létranger incluent la coopération audiovisuelle et les TIC. Les ambassades de France constituent naturellement les relais de la politique linguistique de la France dans chacun des pays où elles sont implantées. Au milieu des années 90, les centres de ressources sur la France, qui en dépendent, ont fait lobjet dune restructuration et dune mise à niveau, sagissant en particulier des ressources qui sappuient sur les TIC, comme le montrent les textes du Ministère des Affaires Étrangères [MinistèredesAffairesÉtrangères97] et [MinistèredesAffairesÉtrangères01].
Parmi les institutions liées à la francophonie et à léducation, lAgence Intergouvernementale de la Francophonie [AgenceIntergouvernementaledelaFrancophonie] est particulièrement active dans le domaine des TIC francophones : mise en place, en juin 1998, dun fonds francophone des "inforoutes", et surtout création de lINTIF (Institut francophone des Nouvelles Technologies de lInformation et de la Formation) [INTIF]. On notera aussi que les sommets francophones réunissent tous les deux ans les chefs dÉtats et de gouvernements membres de la francophonie et que pour la première fois, le sommet de Moncton en 1999 a abordé la question des nouvelles technologies.
Le CIEP (Centre International dÉtudes Pédagogiques) [CIEP] et la FIPF (Fédération Internationale des Professeurs de Français) [FIPF], soutenus par le Ministère des Affaires Étrangères français et lAgence de la Francophonie, se sont associés pour réaliser le site de la communauté mondiale des professeurs de français sur lInternet [FRANC-PARLER]. Ce site offre un accès à des ressources professionnelles sélectionnées et classées afin de permettre aux professeurs de sorienter, de sinformer et de communiquer par Internet. Il sagit là dune véritable mise en réseau des intervenants de la diffusion de la langue française, qui veut permettre une communication horizontale régulière et la circulation de linformation.
Si le cadre daction est posé, on notera pourtant que ladaptation de la francophonie aux transformations induites et permises par les TIC est encore parfois plus institutionnelle quopérationnelle, mais il est permis de penser que lintégration véritable des TIC dans les actions de politique de diffusion du français et dans la communication francophone est une question de temps.
Plusieurs programmes mettent en application ces orientations politiques. Ils émanent en particulier de la DGLF (Délégation Générale à la Langue Française) [DGLF], du réseau FRANCIL de lIngénierie de la Langue (mis en place en 1994 dans le cadre des conclusions du sommet francophone de lÎle Maurice de 1993) et du Ministère des Affaires Étrangères. Donnons quelques exemples : lassociation Ibiscus [Ibiscus] (en partenariat avec lAgence Intergouvernementale de la Francophonie et lAgence Universitaire de la Francophonie) a été créée en 1983 pour réaliser une banque de données coopérative où les références ont été numérisées. FRANTEXT, en existence depuis 1987, est une collection de textes littéraires numérisés de lINALF (Institut National de la Langue Française) [INALF]. RFI (Radio France Internationale) [RFI], la radio gouvernementale française qui émet sur ondes courtes en direction du monde entier, a maintenant un site dinformation complet qui sappuie sur les programmes sonores et les commente. La francophonie dispose ainsi sur la Toile dun média écrit dinformation dactualité à destination de tous ceux qui comprennent le français.
La politique de la France fait largement appel aux TIC pour mettre en valeur loffre française de formation universitaire, promouvoir à létranger loffre éducative française et valoriser cette offre. Il est clair que lengagement politique joue un rôle important dans la mise en place des dispositifs de communication utilisant les TIC pour linformation et la formation : EDUFRANCE [Edufrance] est un groupement dintérêt public associant les Ministères français des Affaires Étrangères et de lÉducation Nationale avec les grandes écoles et les universités qui le désirent. Parallèlement à ces dispositifs et programmes dont le pilotage est centralisé, des programmes innovants décentralisés dans le domaine de la diffusion du français et de la formation à lenseignement de la langue et de la culture ont aussi commencé à se développer. Lappui politique est également important à ce niveau. En effet, cest aussi de la capacité dinnovation sur le terrain que dépendent les apports des TIC à la diffusion du français.
Sachant quune politique linguistique se fonde également sur lanalyse critique de la scène contemporaine, le discours francophone en matière de politique linguistique hors de France a connu ces dernières années une nette évolution vers la diversité et la prise en compte des autres langues et cultures. Cest ce que Phillipson et Skutnabb-Kangas [PhillipsonSkutnabb96] appellent lévolution du paradigme de la "diffusion" vers celui de "lécologie". Notons que le terme "diffusion" est chez ces auteurs connoté négativement – pour eux, le paradigme de la diffusion "se caractérise par un capitalisme triomphant, [...] et une vision monolingue de la modernisation et de linternationalisation" (p 429 ; notre traduction). Cette interprétation négative nentre pas dans notre emploi de ce terme. Sur lévolution du discours francophone, on se référera utilement à Calvet [Calvet00]. Les options officielles de la politique linguistique française incluent désormais la reconnaissance du fait que le français coexiste avec dautres langues dans des contextes géographiques, politiques, économiques et culturels divers.
De plus, la politique linguistique française actuelle tient compte de ce que langlais est devenu une langue seconde pour les élites dans certains pays. Ceci y donne au français un statut de véritable langue étrangère, qui doit faire lobjet defforts de persuasion. Langlais nétant désormais plus un concurrent, puisque les domaines dutilisation de ces deux langues ne se chevauchent plus réellement, cest par son attrait culturel, sur la base du volontarisme, que le français sera présent. Certes, les textes successifs de mise en œuvre du programme daction gouvernemental français, par exemple celui du Premier Ministre [PremierMinistre98], ainsi que dautres, consultables sur le site de la République française (Direction du développement des médias) [Républiquefrançaise] témoignent de la prise de conscience de limportance cruciale pour la France de simpliquer dans les actions de la société de linformation. Mais il importe plus que jamais daccroître la disponibilité des contenus en français sur la Toile et de les rendre attrayants, car le maintien et lamélioration de la visibilité de la France et du français passent par le développement des ressources en français en ligne et des produits hors ligne.
Mondialisation et francophonie sont-elles compatibles ? Est-il réaliste ou trop ambitieux de vouloir diffuser la langue française au service des identités tout autant quau service des techniques et des marchés ? Est-ce que cela est possible ? Le fait quespagnol et portugais en Amérique latine deviennent aujourdhui des alliés du français dans un espace de latinité peut incliner à un certain optimisme. Sur ce continent, les politiques actuelles daménagement linguistique visent à mettre fin à la concurrence entre espagnol et portugais en rendant les deux langues complémentaires, ce qui renforce la présence des langues latines et donc celle du français dans cette région du monde. Là et ailleurs, une nouvelle politique organisée autour des TIC et de la diversification se construit avec de nouveaux moyens mais surtout avec une transformation de limage du français et des moyens de formation et dinformation plus autonomes.
4.2. La politique en actes
Compte tenu de cette évolution, quel est limpact réel des nouvelles options liées aux avancées des TIC sur les politiques de diffusion du français ? Sil existe des programmes de développement, comment prennent-ils en compte ce que lon sait de la communication par les TIC, des pratiques langagières avec les TIC et des autres paramètres de la diffusion du français ?
Lévolution rapide des moyens de communication a dabord entraîné une instabilité dans les politiques linguistiques constituées. En effet, les décisions de politique linguistique se réalisent à lintersection de plusieurs systèmes (par exemple linguistique, social, psychologique et éducatif) dont les TIC font aujourdhui partie. Le développement de lutilisation des TIC ne peut pas être considéré simplement comme lintroduction de nouvelles technologies qui viennent sajouter aux dispositifs existants de diffusion et dapprentissage des langues. Les TIC impliquent pour la politique une révision densemble des démarches utilisées jusquici, concernant par exemple les objectifs, lanalyse des besoins ou les propositions de contenus. En matière de diffusion du français, les actions de politique linguistique se trouvent par conséquent dans une phase de reformulation et dajustement visant à ce que la complémentarité souhaitée dans lintégration des TIC aux pratiques devienne réelle sur les territoires concernés.
4.3. Tendances centrifuge et centripète
Dans lorganisation des dispositifs dappui à la diffusion du français médiatisés par les TIC, il est possible de privilégier le rapport de la langue avec son implantation territoriale dorigine (cest-à-dire le fonds culturel de la langue maternelle), ou bien de sappuyer sur lexistence dune communauté francophone diversifiée. Laccessibilité des réseaux dinformations télévisées francophones joue par exemple un rôle non négligeable dans ce que nous appelons personnellement la "double ouverture" - centripète et centrifuge - qui caractérise aujourdhui laccès au français : louverture vers lactualité des pays francophones du premier cercle[3], et louverture vers des sujets de société non marqués territorialement.
Nos enquêtes et observations semblent indiquer de la part des francophones et francophiles dispersés dans le monde une tendance à privilégier la première option. Mais malgré le maintien de lintérêt pour les ressources territorialement implantées en France (ainsi quau Canada, en Belgique ou en Suisse), les TIC semblent pourtant contribuer à la construction de configurations à tendance centrifuge. Rappelons-en brièvement les composantes possibles : réseaux informels (et leur mode de communication horizontale et bidirectionnelle), dispositifs de proximité, initiatives et créativité locales individuelles et de groupes, développement de centres dauto-apprentissage et de lenseignement/apprentissage sur mesure, développement des filières bilingues et du français de spécialité, certification locale des enseignants.
Sur le plan des initiatives locales, on observe une grande mobilisation des associations denseignants de français pour infléchir les décisions de leurs ministères en faisant des propositions aux responsables éducatifs et politiques aux niveaux local, régional et national. Ceci est maintenant possible grâce aux progrès de la communication horizontale. En outre, les moyens de communication sétant améliorés, on voit aussi ces enseignants collaborer davantage avec les institutions culturelles françaises implantées localement (ce qui peut contribuer à renforcer leur position vis-à-vis de leurs institutions nationales).
Le développement des centres dauto-apprentissage, quant à lui, est appuyé officiellement par les orientations de la politique française. Le fonctionnement de ces centres est susceptible dentraîner des démarches nouvelles daccès à la langue, des choix motivés localement sur le plan des contenus et des modalités de formation, adaptés aux besoins locaux. Notons cependant que cela dépend de la compatibilité des nouveaux modes dapprentissage avec les schémas acceptables dans telle ou telle culture locale. De même, le développement de filières bilingues comme celui du "français langue de spécialité" (établissements primaires et filières de lAgence Universitaire de la Francophonie, en particulier) va dans le sens dune adaptation locale et décentralisée à la demande de français. Cest dailleurs le modèle demande-offre qui semble actuellement dominer les choix locaux.
En termes de choix de contenus, les TIC semblent avoir aussi infléchi les prises de décisions. En effet, le développement des TIC entraîne la multiplication des ressources et offre de nouvelles possibilités de recours à des dispositifs de proximité. La délocalisation des ressources francophones basées sur la création multipolaire et le partage dinformations et de connaissances commence à faire se diversifier les contenus des cours et offres de langue et de culture dans les Alliances françaises et les centres culturels ou centres de langues, et par voie de conséquence, les programmes officiels de "français langue étrangère" dans les systèmes éducatifs nationaux. La question se pose alors de lorganisation dune décentralisation relative du pilotage de la diffusion du français. Cette question est rendue plus complexe par le fait que les discours locaux sur les compétences linguistiques et culturelles peuvent avoir une influence sur les conditions délaboration et de présentation de loffre francophone. Or, sil y a effectivement décentralisation, ces conditions peuvent être ouvertes à concertation.
Dans les choix qui sont faits en fonction de ces tendances, les stratégies de mise en œuvre de la politique linguistique créent peu à peu une alliance entre tendances centrifuge et centripète. Laccès à la langue et laccès à la culture sont le plus souvent liés dans le discours officiel, et dans le cas du français, les valeurs attachées au patrimoine culturel au sens large du terme sont souvent primordiales dans les motivations des utilisateurs des ressources. Est-ce que le développement des nouveaux réseaux aura une incidence sur la préférence générale centripète établie vis-à-vis des ressources francophones ? Dans quelle mesure la politique de diffusion doit-elle et peut-elle favoriser lune ou lautre tendance ? On s'aperçoit que les constats relatifs à chaque domaine dimpact des TIC sont accompagnés de leur lot de questions, tant il est vrai que la politique en actes est aujourdhui en évolution.
La décentralisation des initiatives amène une autre question. Notre enquête indique que les postes culturels ont modifié ou créé des profils de formateurs ou de personnes ressources sinscrivant dans les nouveaux environnements dutilisation des TIC pour la diffusion et lapprentissage du français. Cette démarche est en partie motivée par les orientations de la politique nationale française, mais elle lest aussi par les demandes locales (facteur important dans un modèle demande-offre) : les "clients" demandent lutilisation des TIC, et les enseignants demandent une formation aux TIC pour répondre à cette demande. La formation aux TIC et par les TIC des enseignants locaux de français commence à être encouragée et coordonnée, aussi bien en Europe que dans le reste du monde. En effet, la formation des enseignants, formateurs et "médiathécaires" est un élément décisif dans le développement et lintégration de lutilisation des TIC dans les pratiques locales daccès au français et lappui que celles-ci peuvent apporter à la politique de diffusion. Lun et lautre ne peuvent se réaliser sans appropriation des outils par ceux qui les proposent.
5. Schémas de développement et prospective
5.1. Un modèle de développement de lutilisation des TIC
Notre analyse nous a permis de constater la coexistence de réticences, tâtonnements, questionnements, transformations réelles, décisions et des actions locales. À travers la diversité des réponses dans la mise en place des environnements daccès à la langue et à la culture, qui représentent des choix de mise en œuvre de lutilisation des TIC, nous avons identifié une séquence détapes. Le Tableau 1 résume notre analyse de lorganisation logique des étapes vers lintégration et lappropriation des TIC dans les pratiques daccès au français.
ÉTAPES DÉMARCHE IMPACT CHEZ LES ACTEURS DE LA DIFFUSION Équipement matériel, connectivité Questionnements, rejet possible Perturbation, statu quo Accès aux ressources (Mise en) spectacle, "consommation" Ouverture, curiosité Prise de conscience de la nature des ressources Connaissance du potentiel denrichissement pour linformation, lenseignement et lapprentissage Intérêt,
motivationFormation des enseignants et des utilisateurs Transformation progressive des représentations Recherche defficacité dans la complémentarité Intégration Exploitation de la complémentarité, appropriation Flexibilité des entrées et des parcours Tableau 1 : séquence des étapes dans lintégration et lappropriation des TIC.
Dans la première étape, la visibilité des TIC se limite à lacquisition de matériel et à la connectivité. La présence du matériel ninfluence pas véritablement les comportements. Elle fait tout au plus naître des questionnements et peut provoquer une certaine frustration quant à la manipulation de ce matériel, en particulier si la qualité technique des connexions est médiocre et si laide à la prise en main des outils est insuffisante. Dans cette étape, on nobserve pas de réel impact des TIC, si ce nest parfois en négatif, par le rejet en bloc de loutil et de son potentiel suggéré.
La deuxième étape marque laccès effectif aux ressources par les bénéficiaires de léquipement (une fois les premiers obstacles ou rejets surmontés). À ce stade de contact avec les TIC, leur utilisation se limite à la consommation de ce qui est donné à voir. Dans certains cas, les contenus auront lattrait de la nouveauté et susciteront la curiosité, puisquils permettent louverture sur des informations qui nétaient pas disponibles auparavant, du moins pas sous cette forme.
Dans la séquence proposée, la prise de conscience de la nature des ressources se fait au cours dune troisième étape. Dans lexplicitation de ces étapes, nous considérons les enseignants autant que les apprenants comme des utilisateurs prospectifs des TIC. Ce processus voit donc les utilisateurs des TIC comprendre que les ressources en ligne ou hors ligne pourraient contribuer à enrichir leurs connaissances et savoir-faire et aider lenseignement ou lapprentissage. Cest un niveau de prise de conscience où labondance des ressources forme un ensemble plutôt confus doutils hétéroclites. Lutilisateur de cédérom ou linternaute est capable de sintéresser au dispositif, den apprécier ponctuellement la qualité, non de lexploiter. Les outils restent hors de sa portée dans la mesure où ils ne sintègrent pas à ses modes de fonctionnement cognitifs en tant quenseignant ou apprenant de langue. La multiplication des sites francophones et des moteurs de recherche et leurs progrès qualitatifs sont des conditions nécessaires mais non suffisantes pour le développement de lutilisation des TIC dans le cadre de la diffusion du français.
La quatrième étape est donc capitale. La formation des utilisateurs, et en particulier celle des enseignants, joue un rôle déterminant pour le passage à une exploitation véritable du potentiel des TIC. Cette formation comporte deux niveaux. Le premier est un niveau technique, demandant un complément de savoir-faire pour une accessibilité optimisée des outils, concernant notamment la manipulation et la navigation. Le second est dordre conceptuel : il ne suffit pas que les outils et ressources soient disponibles, il faut quils soient acceptables, comme démarches et contenus dapprentissage dune part, et comme mode de fonctionnement pour lenseignement et lapprentissage dautre part. Ce niveau de formation implique chez les utilisateurs une réflexion sur les visées de laccès à la langue et à la culture et sur les moyens à mettre en uvre, une conceptualisation des nouveaux rôles des uns et des autres par rapport aux ressources médiatisées.
Cest seulement à partir du moment où ils auront pris conscience de la nature de la communication et de lapprentissage langagiers, que les utilisateurs décideront dexploiter les outils mis à leur disposition et chercheront à en faire une utilisation efficace. Ceci implique une transformation progressive des représentations quils sen font.
Lintégration, dernière étape de notre séquence de développement, décrit un mode de relation aux TIC où leur complémentarité avec les scénarios traditionnels est mise en uvre en tenant compte des situations dans lesquelles sinscrit lutilisation des ressources. À ce stade, les entrées et les parcours sont flexibles parce que les acteurs ont pris conscience des rôles quils peuvent jouer et de celui des TIC.
Décrire limpact des TIC comme une séquence détapes ne rend pas complètement compte des phénomènes et processus en cours, pour au moins trois raisons. Dabord, dans la réalité des usages et des comportements, les étapes ne sont pas aussi distinctes que le modèle présenté le suggère, tout au moins chez un individu donné. Les acteurs de la diffusion du français peuvent se trouver à des étapes différentes dans lun ou lautre domaine de leur activité liée aux TIC. Cela dépend en particulier des occasions quils ont eues daccéder à divers types de ressources et dacquérir une expertise pour lexploitation de ces ressources spécifiques : on peut en prendre pour exemple lutilisateur expert en maniement du courriel, à lexclusion dautres outils informatiques. Cela peut dépendre aussi de paramètres culturels tendant à favoriser ou exclure certains comportements daccès à linformation et à la formation.
Ensuite, léquipement et la connectivité ne sont pas acquis une fois pour toutes, ni, par conséquent, les ressources ou la formation pour un utilisateur donné. Ceci est dautant plus vrai que la technologie numérique évolue à un rythme rapide et que lon peut sattendre à ce que cela continue dêtre le cas.
Enfin, si lon considère la relation entre politique et impact des TIC sur la diffusion du français, on reconnaîtra quil y a processus circulaire dinteraction. Les efforts déquipement, de constitution de ressources et de formation conduisent à une meilleure appropriation des outils par les acteurs concernés, soit les "médiathécaires", les conseillers, les enseignants et les apprenants. Cette appropriation contribue en retour à infléchir les décisions politiques aux niveaux institutionnels locaux, puis centraux, par exemple par soutien à de nouvelles initiatives ou collaborations à distance, qui peuvent mener à la mise en place de nouveaux réseaux. (On retrouve ici sous une autre forme la "double tendance" centripète et centrifuge exprimée plus haut.)
Figure 3 : rétroaction entre politique de diffusion et appropriation des TIC.
5.2. Prospective
La place des TIC est encore largement à définir, et les questions que soulève leur développement sont nombreuses. Nous nous trouvons à une époque-charnière où politiques déclarées et appliquées ont parfois du mal à se concilier. Mais limportance des TIC dans les choix de politique linguistique de la France et spécifiquement dans le domaine de la diffusion du français a été mise en évidence. Il y a effectivement recherche développement à travers les TIC en termes dappui à la formation en français et à la diffusion du français. On peut sinterroger sur la part de pragmatisme dans les approches adoptées, centralement ou localement. Comme le formule Depover, dans la recherche de développement liée aux TIC comme dans bien dautres domaines de politique linguistique, "ce qui produit des résultats conformes aux attentes est bon, ce qui ny parvient pas est à revoir" ([Depover00] : 3). Et sur ce plan-là, la sensibilité aux contextes culturels et aux pratiques établies de communication et denseignement et dapprentissage est une nécessité. À propos de limportance quil convient daccorder aux attitudes dans lélaboration et la formulation dune politique, Lewis [Lewis80] commente :
À long terme, aucune politique ne réussira qui naccomplisse lune de ces trois choses : se conformer aux attitudes exprimées de ceux quelle concerne, persuader ceux qui expriment des attitudes négatives du bien-fondé de la politique, ou chercher à éliminer les causes de désaccord (p 262 ; notre traduction).
Dans le cas précis de lintégration souhaitée des TIC aux pratiques de diffusion du français, il semble indispensable didentifier la part des conceptions traditionnelles et de ladaptativité dans les solutions recherchées pour trouver un terrain daccord.
5.3. La réalité du français
La mise à jour régulière de linformation, la flexibilité de laccès aux ressources en langue étrangère, lélargissement des contextes de communication, la multidirectionnalité de la circulation de linformation rendus possibles par les TIC étoffent limage traditionnelle du français. On conviendra que les TIC proposent une image de "décentrement", de mobilité, de virtualité, de modernité qui peut sembler contraster avec limage traditionnelle du français comme langue enracinée dans des territoires (ceux du premier cercle) et centralisée. Les pays du premier cercle ne sont plus les seuls détenteurs légitimes de lutilisation et de la diffusion de la langue qui se trouvent, au contraire, "distribuées". Les TIC légitiment lutilisation du français par des personnes ayant des compétences, des cultures et des objectifs de communication très divers. La francophonie sélargit hors de ses territoires traditionnels, elle peut passer par des réseaux. Cet élargissement mérite sans doute que soient reconsidérés les stratégies et les dispositifs liés à la diffusion de la langue et de la culture françaises à mesure que lappropriation des nouveaux outils se réalise.
Les environnements virtuels interactifs et réalistes de communication à distance que sont le courriel, les groupes de discussion, les vidéoconférences, les universités et écoles virtuelles, les pages Internet, les bibliothèques en ligne ou limmersion culturelle en langue maternelle sont accessibles à des personnes de plus en plus nombreuses. La qualité de laccès - non seulement sur le plan technologique, mais aussi sur le plan de ladaptation personnalisée - doit être une préoccupation majeure des décideurs et architectes de la communication francophone médiatisée par les TIC. Les ressources et produits sur la Toile ou hors ligne sont-ils effectivement assez attrayants pour que les personnes possédant des compétences en français souhaitent les utiliser ? Quest-ce qui fait que cela vaut la peine pour un francophone den passer par les TIC ? Comment rendre la Toile francophone plus lisible et compréhensible à ses utilisateurs ? Comment ajuster les opérations de guidage dans la Toile francophone pour en faciliter lutilisation par des personnes appartenant à différentes cultures ? La manière dont linformation est représentée et indexée dans les ressources ne correspond pas nécessairement à la manière dont les personnes voient et mènent une tâche de recherche dinformation. Des dispositifs de proximité sont-ils nécessaires ? On pourrait envisager par exemple des sites bilingues ou des initiations décentralisées à lutilisation de logiciels francophones grand public ou dapprentissage.
5.4. Le coût des TIC
Au-delà de cette étape, la mise en œuvre de la complémentarité a un coût. Linnovation technologique, pour être accompagnée des bénéfices que lon en attend, ne peut pas être implantée à la légère. Le travail en réseau, par exemple, napporte pas nécessairement de solution à certains problèmes économiques et lorganisation peut en être complexe. La formation des utilisateurs ne se fait pas sans investissement. Le processus de médiatisation des contenus implique une chaîne dacteurs spécialisés : lensemble complexe des technologies utilisées requiert en effet le travail de spécialistes en téléformation, en informatique et en ingénierie dun côté, en élaboration de contenus et de scénarios dapprentissage dun autre côté. De plus, les utilisateurs doivent acquérir des stratégies de recherche adéquates à la fois pour définir ce quils ont besoin de savoir et pour accéder réellement à linformation quils recherchent. Dans le cadre particulier dun apprentissage de langue, comme le fait remarquer Desmarais [Desmarais99] il y a lieu de résoudre aussi les questions et éventuels problèmes liés à la formation des acteurs du tutorat, à larchivage des messages, à lergonomie, à la correction des textes dapprenants, ou à la planification des échanges.
6. Conclusion : évolution et diversité
Les effets de la synergie entre orientations politiques et développement des TIC ne sont pas immédiats. Les politiques sont établies sur le long terme, et reflètent des orientations ancrées culturellement. Nous savons aussi que les attitudes et les représentations changent lentement. Si les TIC pénètrent peu à peu le monde de la politique et de léducation, nous savons que du côté des enseignants, lévolution technologique rapide et les nouvelles possibilités de communication quelle entraîne créent parfois la difficulté, car elles remettent en question les paradigmes traditionnels de lenseignement. De plus, les ressources matérielles ne sont pas disponibles partout, et "la peur de la machine" est encore présente chez nombre de personnes.
Partout dans le monde, de nouvelles pratiques de communication induites par les environnements informatiques commencent à simplanter parmi un ensemble de pratiques déjà construites, ainsi que dans des pratiques dapprentissage des langues étrangères marquées par certaines traditions. La capacité des acteurs de la diffusion du français à tirer profit des développements technologiques passe par la connaissance des conditions daccès aux ressources et des conditions dapprentissage en fonction de paramètres linguistiques, sociaux, cognitifs et psychologiques. En situation dapprentissage en particulier, lattention portée aux aspects cognitifs et métacognitifs des nouveaux environnements peut favoriser laccès aux ressources quils médiatisent et faciliter la définition dobjectifs et de sous-objectifs, lajustement des processus denseignement et dapprentissage et la réalisation de lévaluation.
On ne prétendra pas faire le point sur un domaine dans lequel de nouvelles applications de progrès technologiques, de nouvelles solutions voient régulièrement le jour. Limpact des TIC est un phénomène dynamique, et la rapidité des changements entraîne une double contrainte : la nécessité de réagir rapidement, mais aussi celle de prendre du recul pour réfléchir au choix des principes et des modèles, faute de quoi on court le risque de perdre de vue les finalités des réalisations techniques.
Les points de convergence entre les possibilités offertes par les TIC et les attentes dans le domaine de la diffusion du français sont en cours de définition. Cependant, tirer le meilleur parti des technologies disponibles implique dès maintenant une réflexion conjointe sur les objectifs des politiques déclarées et en actes, et sur la manière dont chaque dispositif médiatisé par les TIC accomplit ce pour quoi on lutilise.
Références
Bibliographie
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Notes
[1] Bien que les questionnaires remis annuellement par les responsables de postes culturels au Ministère des Affaires Étrangères contiennent des statistiques sur la fréquentation, les motivations, les équipements et les coûts, ils napportent pas réellement dinformations sur les attentes, les représentations et les attitudes des différentes catégories dacteurs dans le cadre du développement de lutilisation des TIC.
[2] On remarquera par ailleurs, en Amérique du Sud notamment, la "coalition" entre centres traitant de langues européennes pour proposer des offres susceptibles dattirer des utilisateurs de ressources multilingues non anglophones en plus grand nombre. En Uruguay, les centres de langues étrangères, qui offrent la possibilité détudier le français, litalien, le portugais ou lallemand hors cursus scolaire, sont un exemple de cette politique.
[3] Nous désignons ainsi les pays ou provinces où le français est la première langue, soit la France, le Québec, la Belgique et la Suisse (ceux du deuxième cercle étant les pays où le français est langue seconde, et ceux du troisième cercle ceux où il est langue étrangère).
À propos de lauteure
Jeannine GERBAULT est maître de conférences en sciences du langage à luniversité Michel de Montaigne-Bordeaux 3. Ses travaux actuels portent principalement sur les aspects cognitifs et socio-psychologiques de lutilisation des environnements informatiques dans les apprentissages de langues, ainsi que sur leurs relations avec les politiques linguistiques. Elle a participé à la mise en place de différents dispositifs dapprentissage de langue en autonomie guidée.
Courriel : gerbault@montaigne.u-bordeaux.fr
Adresse : http://www.montaigne.u-bordeaux.fr/
UFR de Lettres, université Michel de Montaigne Bordeaux 3, Domaine Universitaire, 33607 Pessac cedex, France.
© Apprentissage des Langues et Systèmes dInformation et de Communication, décembre 2002