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http://alsic.org ou http://alsic.revues.org Vol. 5, numéro 2, décembre 2002 pp. 149-181 Recherche |
Innovation, instrumentation technologique de lapprentissage des langues : des schèmes daction aux modèles de pratiques émergentes
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Élisabeth BRODIN | |
Résumé : Il est admis que les établissements secondaires français sont maintenant bien équipés en matériel informatique. Pour autant, les usages réguliers, inscrits dans la durée, ne semblent pas être le fait de nombreux collèges et lycées. Ce phénomène général de lente intégration des technologies de linformation et de la communication dans les pratiques pédagogiques peut surprendre en langues, dans la mesure où lon a affaire à une discipline instrumentée depuis longtemps. À partir de ce constat, nous analyserons les processus dinstrumentation de lenseignement-apprentissage des langues sous langle diachronique, sous celui de linnovation (en croisant la dimension technique et celle de linnovation en éducation et en formation), avant de rendre compte de la réalité des pratiques qui sinstallent durablement dans les établissements scolaires. Nous verrons quels paramètres facilitent le passage de lintroduction dun objet technique à linnovation pédagogique. Nous dégagerons, dusages observés ou dusages décrits par les enseignants, des modèles de laction construits sur quelques constantes, révélatrices de conceptions et de croyances en matière de théories de lapprentissage des langues en contexte scolaire institutionnel. Les établissements retenus ont tous participé à une recherche-action qui a pris fin il y a trois ans et qui a fait lobjet dun suivi depuis. |
1. Introduction
ous nous intéressons dans cette contribution aux interrelations quentretient lenseignement-apprentissage institutionnel des langues en milieu scolaire (au collège et au lycée) avec les technologies et à lespace interactif spécifique ainsi construit.
Deux postulats sous-tendent le point de vue retenu et développé dans la suite de cette réflexion : lintégration de technologies relève de linnovation et les pratiques émergentes qui en résultent ou plutôt les situations dapprentissage instrumenté (par analogie aux situations dactivités instrumentées de [Rabardel95]) réfèrent à des théories de lapprentissage implicites quelles révèlent ou explicites quelles fondent et à laune desquelles il est possible de les analyser.
Depuis les années 80 et les recherches sur les médias (métarecherche de Kozma ou Clark, cités par [DessusLemaire97]), il semble acquis que la situation dans laquelle le média prend sa place est déterminante pour les effets attendus. Le monde des technologies est pourtant souvent frappé damnésie [Demaizière01], on y oublie encore que ces technologies nont pas en tant que telles deffets directs sur lapprentissage mais que ces effets sont liés aux stratégies mises en œuvre aussi bien de la part de lapprenant que de lenseignant. Les stratégies sont comprises ici comme une suite de conduites adoptées en fonction de la perception du but à atteindre.
1.1. Prépondérance du modèle pédagogique
Actuellement la "prépondérance du modèle pédagogique sur lutilisation de la technologie" ([Depover00] : 147) semble simposer comme paradigme chez les chercheurs des sciences de léducation et chez les didacticiens en particulier. Ce qui fait lintérêt pédagogique dune technologie, cest avant tout la pertinence des modèles dapprentissage quelle permet de mettre en œuvre, modèles qui eux-mêmes supposent une certaine conception de la connaissance et du sujet à laquelle sajoute, dans notre contexte, une nécessaire conception de la langue et de la culture étudiées.
Le choix fondamental ne se situe pas dans le fait dopter pour telle technologie mais bien dans la décision de concevoir une séquence ou un environnement dapprentissage selon un modèle pédagogique conforme aux effets attendus sur lapprenant (ibid.).
Linstrumentation de lapprentissage comme lapprentissage lui-même supposent une intention soutenue par un projet. Il découle de cette position que cest en analysant ces modèles et leurs évolutions que lon peut percevoir dans quelle mesure lintégration de technologies dans lenseignement va de pair avec un renouvellement des pratiques pédagogiques. Cette approche suppose quon sintéresse aux dispositifs, mais aussi aux processus instrumentés dapprentissage peut-être plus quaux résultats.
Les pratiques ou usages de médiatisation de lacte dapprentissage sinscrivent dans "un cadre de référence qui intègre en un système global cohérent les acteurs et leur activité, la nature des contenus et les circonstances de la tâche" ([Linard01] : 216). La notion de cohérence nous semble indispensable à la construction dun dispositif denseignement. On peut souvent faire le constat que les technologies informatiques font lobjet dactivités mosaïques, dont le sens réel serait à questionner. Les exemples dutilisation ponctuelle dune technologie souvent décrits ne permettent pas de percevoir cette cohérence qui ne peut se voir quà travers des usages réguliers déjà installés depuis longtemps, même si le tâtonnement et la prudence gardent toute leur légitimité.
1.2. Cadre théorique
Le cadre théorique retenu permet darticuler des concepts issus de champs de référence divers mais complémentaires, quil sagisse de linnovation (première partie) ou des théories de lapprentissage retenues, complétées par des approches de lactivité instrumentée (deuxième partie) qui intègre les interactions langagières et sociales situées et la cognition distribuée. La partie empirique reviendra sur les résultats dune recherche-action en lycée terminée, mais dont le suivi longitudinal a été poursuivi et les effets observés depuis cinq ans. Par une démarche de nature abductive, qui produit linférence la plus plausible [Perriault02], nous dégagerons des modèles systémiques à partir de lexpertise pédagogique révélée par les pratiques décrites ou observées, dont nous donnerons les dominantes respectives comparées.
2. Quelques caractéristiques essentielles de linnovation
Le mot "innovation" est employé de façon inflationniste dans de nombreux domaines (technique, économique, social, éducatif, etc.). Nous ne retiendrons que les éclairages qui permettent une approche croisée de linnovation technique et de linnovation éducative appliquée à lenseignement des langues et une meilleure compréhension des difficultés liées à lintroduction des technologies à lécole.
2.1. Perspectives ergonomique et sociotechnique dans le contexte étudié
Il est désormais admis quil nexiste pas de déterminisme technique et que les utilisateurs sapproprient une innovation en construisant leurs propres schèmes dusage qui transforment peu à peu lartefact en instrument [Rabardel95], en configurant leurs propres pratiques à partir des potentialités offertes par lobjet technique et en détournant parfois cette innovation des usages quen avaient prévus leurs concepteurs [Flichy95]. Ces processus dinstrumentation – instrumentalisation (selon la perspective choisie de lutilisateur ou de lartefact), ceux de catachrèse, souvent à lœuvre chez les enseignants de langues, déterminent les usages dans lesquels le projet de lutilisateur lemporte sur les fonctionnalités de la technologie.
Vue dans la perspective des usagers, lhistoire des techniques montre quune technologie nouvelle se substitue rarement à une technologie ancienne. Il y a cohabitation plus que de substitution. Comme la télévision na pas remplacé le cinéma, lordinateur ne remplace pas la vidéo, dans les lycées que nous avons étudiés.
La sociologie des innovations [Latour93] nous rappelle que le processus dinnovation se développe dans un environnement qui se modifie en même temps que le projet et avec lui, selon un phénomène de recomposition mutuelle. Ce nest pas la qualité de lidée originelle qui fait celle de linnovation, mais ce qui se passe pendant le processus (facilement contrarié, perturbé par des aléas divers) et fait que les bonnes idées arrivent plutôt vers la fin [LhommeFleury99]. Il est donc nécessaire dinscrire linnovation dans la durée, particulièrement quand il sagit de remodeler des contextes éducatifs institutionnels sur lesquels pèsent de nombreuses contraintes (programmes, horaires, examens, etc.) et de savoir éventuellement prendre le risque de laisser se développer des projets qui, dans leur forme initiale, apparaissent comme "mal ficelés", mais dont la dynamique dorganisation et de gestion permettra toutes les adaptations successives nécessaires à leur succès. Dans notre contexte de référence nous avons pu constater que les projets initialement les mieux engagés ne donnent pas les pratiques les plus riches, faute davoir évolué de manière autonome depuis la fin de la recherche-action.
Les résistances à linnovation ne proviennent pas dun misonéisme foncier, irrationnel des acteurs concernés mais dune non-prise en compte de leurs besoins, attentes ou intérêts ou dune inadéquation des solutions proposées.
Les innovations ont un caractère local, elles sont situées, mais en les formalisant elles deviennent communicables et peuvent être reprises par dautres, au prix dadaptations aux contextes particuliers qui rendent possible le "transfert" de linnovation. Cest la grande force des réseaux qui permettent de concilier le singulier que constitue linnovation, action située, et le général, à savoir lévolution du système éducatif. Dans notre contexte, les réseaux se sont créés dabord par lentremise dobjets symboliques (comme les formations, lieux de problématisation des difficultés rencontrées et de controverses entre les acteurs concernés), dinstruments techniques (cédéroms échangés et tâches dapprentissage créées) puis se sont peu à peu médiatisés via Internet, dépassant le cadre de lintranet académique.
2.2. Linnovation en éducation et en formation
Si linnovation en éducation et en formation connaît une vogue actuellement, limage positive dont elle bénéficie est récente puisquelle date de la seconde guerre mondiale, où elle vient du secteur économique et entrepreneurial, pour apparaître vers les années 60 dans les textes officiels de lÉducation nationale en France.
Les définitions sont nombreuses et souvent empreintes dun flou conceptuel qui traduit la complexité de la réalité recouverte par le concept. Plutôt que de choisir parmi ces définitions, nous préciserons ses caractéristiques essentielles par rapport à notre cadre de réflexion en empruntant à Cros [Cros99], [Cros01], [Fullan98] et en nous référant à notre contexte de recherche-action.
Linnovation est un changement voulu par ceux qui nont pas la maîtrise des règles, les enseignants eux-mêmes (différant en cela de la réforme qui est institutionnelle). Elle repose sur le volontariat. La seule contrainte imposée dans notre cas était la participation aux formations destinées à créer une culture didactique et pédagogique commune. Nous verrons quune même formation conduit à des pratiques largement diversifiées.
Elle est une transgression des valeurs qui ont cours. Dans les lycées que nous avons étudiés, lindividualisation de lapprentissage est devenu le pivot de lenseignement.
Linnovation est une prise de risques. Elle ne se déroule pas linéairement et les objectifs atteints ne sont pas forcément ceux définis au départ. Ces spécificités ressortent de tous les propos des enseignants interviewés sur leur chemin parcouru et les résultats obtenus.
Pour autant linnovation est toujours finalisée : il sagit dintroduire un progrès, de viser une amélioration de lapprentissage, des pratiques denseignement.
Elle fait appel à linventivité (dispositif denseignement repensé et renouvelé dans notre contexte) et à la création (tâches créées pour permettre le fonctionnement des dispositifs techniques et organisationnels installés). Pour autant la nouveauté introduite est rarement absolue à la différence de linvention [Ellis97], mais relative à un contexte (circonstances, public, acteurs). Les centres de ressources adaptés aux lycées sinspiraient de ce qui se pratiquait déjà dans le supérieur ou le privé.
Linnovation demande toujours un investissement important qui peut être dissuasif, si lon se réfère à la formule utilisée par Heyworth du Centre européen pour les langues vivantes de Graz [Heyworth99]. Ce coût constitue une constante dans les interviews des enseignants, même si aucun dentre eux ne regrette son engagement. La formule proposée nest pas spécifique de linnovation en langues même si elle sapplique aux "approches innovantes dans lorganisation et le format de lenseignement des langues".
Ellis (op. cit.) insiste sur le fait que linnovation est essentiellement et, par tradition, une affaire de terrain dans lenseignement des langues, à mettre en perspective avec la recherche en didactique des langues qui, pour sa part, vise de plus en plus à identifier précisément les questions qui se posent, les difficultés ou les problèmes rencontrés pour mieux comprendre la réalité de lenseignement dune langue, plutôt quà proposer des solutions à appliquer, dautant plus que ces solutions ne peuvent être que des réponses provisoires à tester en classe dans des contextes spécifiques. La recherche en acquisition des langues semble navoir généré que peu didées pédagogiques nouvelles et, en tout cas, pas dinnovations fondamentales, à la différence de la psychologie cognitive dans sa dimension psycholinguistique (ibid.).
2.3. Instrumentation, innovation technique et réformes institutionnelles dans lenseignement des langues : perspective diachronique
Si nous nous focalisons maintenant sur les interactions entre instrumentation et innovation, lenseignement des langues est un bon exemple de discipline instrumentée depuis longtemps (les années 50) qui montre, si besoin est, quune innovation technique ne suffit pas à installer des usages innovants. On voit comment et dans quelles conditions se fait le processus dinstrumentation. On note aussi quil sagissait de réformes qui ont été "adaptées" dans les établissements et non de processus démergence, au niveau de contextes locaux, comme ceux que nous examinerons ensuite.
Les méthodes qui se sont succédé dans lenseignement institutionnel, jusquau milieu des années 80, méthodes audio-orales puis méthodes audiovisuelles (multi-médias), se sont appuyées fortement sur une technologie quasi indispensable à leur mise en uvre. Ces méthodes reposaient sur les trois pôles (axiologique, psychologique, praxéologique), de tout modèle éducatif selon Meirieu [Meirieu96]. Nous ajoutons un pôle linguistique-culturel. Le pôle praxéologique est "constitué des outils didactiques et des instruments de laction garantissant lefficacité du modèle" (ibid. : 23). Il inclut les artefacts techniques. Dans le cas du laboratoire de langues, il sagissait même dune technologie inventée pour cet usage spécifique dapprentissage, allant de pair avec une innovation pédagogique qui sappuyait sur une théorie linguistique (structuralisme) et psychologique (comportementalisme). Autrement dit ces méthodes successives fournissaient non seulement le matériel pédagogique, mais la méthodologie avec des fondements théoriques de référence, des contenus linguistiques adéquats et des modes dexploitation pédagogique qui constituaient autant de schèmes dusages livrés avec les artefacts (sémiotiques, symboliques et techniques) qui étaient ainsi déjà pré-configurés en instruments dédiés aux acteurs-utilisateurs. Ces méthodes successives reposaient ainsi sur une parfaite cohérence scientifique entre les théories de référence, les technologies, les matériaux linguistiques et les usages définis qui fournissait le gage de leur efficacité pédagogique (rapidement perçue comme surévaluée, au demeurant).
Les ordinateurs sont apparus au début des années 80, sans quil y ait de convergence directe avec une théorie (sauf par le biais de quelques applications logicielles) et en décalage avec le courant communicatif qui se développait alors rapidement, ce qui constituait un double handicap. Le vide théorique a été compensé par un retour du behaviorisme à travers des programmes proposant souvent des activités mécaniques répétitives sans contextualisation (dont il reste des traces dans les logiciels du marché), réactualisant des modèles pédagogiques dépassés. Il était difficile dinventer, pour ces ordinateurs, des schèmes dusage qui risquaient dêtre en contradiction avec les autres pratiques pédagogiques. Par ailleurs les ordinateurs ne pouvaient traiter que lécrit, alors que le primat de loral était fortement affirmé.
Lapproche communicative, les approches interactionnelle ou actionnelle, les théories socioconstructivistes ou socioculturelles qui postulent que le développement langagier, comme le développement cognitif, relèvent de pratiques sociales dans lesquelles linteraction a un rôle constitutif, ne sappuient plus sur une technologie précise mais utilisent tous les instruments accessibles pour enrichir les situations pédagogiques. Toutefois, cest lintroduction de lordinateur que Warschauer et Kern [WarschauerKern00] considèrent comme linnovation majeure parmi tous les changements survenus dans lapprentissage des langues depuis plus de vingt ans. Lordinateur formate nos modes dinteraction avec le monde. Il sagit dinteractions avec lordinateur, mais aussi davantage dinteractions sociales via lordinateur comme le montrent les usages analysés.
Les réseaux constituent une extension de lordinateur, dont ils démultiplient la puissance en facilitant laccès aux sources dinformation, et aux autres humains, en ouvrant la voie à la communication médiatisée par ordinateur (computer-mediated communication) et en permettant le développement du travail collaboratif et la construction collective des connaissances par lentremise des technologies de linformation et de la communication (TIC).
Même si les schèmes dusage des technologies sont à inventer individuellement et collectivement via les réseaux, les technologies de communication pourront servir de supports interactifs (par linteractivité technique) aux interactions sociales et langagières dans la perspective dune cognition "située" et "distribuée" dans des contextes sociaux, institutionnels. La connaissance est à la fois chez les individus et dans les ressources de lenvironnement disponibles.
2.4. Quelles théories dapprentissage pour fonder les usages ?
Toute activité humaine est médiatisée par des artefacts techniques et/ou symboliques culturellement élaborés et des relations sociales. Les diverses théories de lactivité permettent de rendre compte de la manière dont artefacts techniques, artefacts symboliques et interactions langagières se combinent dans un dispositif dapprentissage situé et distribué.
Au niveau individuel il y a appropriation à usage personnel, en les intériorisant, des moyens de médiation qui avaient auparavant un usage social, en donnant à la médiation inter-individuelle un caractère intra-individuel [LantolfGenung00].
Au niveau collectif la relation entre sujet et communauté sociale est médiatisée par les instruments au sens large et les règles ou conventions, explicites ou implicites, par rapport aux actions comme aux interactions ([BlinDonohoe00] : 22). Activités externes et processus internes (mentaux) sont en interaction et ne peuvent se comprendre séparément parce quils sinfluencent mutuellement.
La connaissance est un processus interactif de structuration réciproque entre sujets et environnement, externe et interne, qui se développe lentement dans le temps. Ce processus est en partie automatique, en partie intentionnel et sauto-organise à partir de son propre fonctionnement et de ses propres résultats [Linard01].
Cependant les théories de lactivité ne doivent pas faire oublier dautres approches de lapprentissage avec lesquelles elles nentrent pas en conflit mais entretiennent, à notre sens, des relations de complémentarité pour éclairer la complexité de lacte dapprentissage.
Apprendre cest aussi traiter de linformation symbolique de façon rationnelle, selon lapproche cognitiviste. Lapprentissage engage la totalité du système cognitif, croyances, connaissances, attention, mémoire, personnalité, motivation, émotions, etc. [Lautrey99]. Il se fait (mais pas systématiquement) comme une construction de liens entre les nouvelles informations et les structures mentales existantes ou par assimilation-accomodation, mais cette construction nest pas aisée même si les modèles constructivistes, qui fondent les méthodes actives, sont de plus en plus plébiscités pour la construction dusages considérés comme pertinents avec les technologies. Linteractivité des TIC ne crée dailleurs pas les pédagogies actives, qui leur pré-existaient.
Depuis lorientation communicationnelle des années 70 sont prônés, en langues, des éléments de théorisation constructivistes comme la création denvironnements dapprentissage favorisant le travail collaboratif et la communication, lapprentissage actif, la prise en compte des connaissances antérieures, la contextualisation de lapprentissage, le développement de lautonomie, la mise à disposition denvironnements langagiers et de dispositifs riches et variés, les tâches et documents à caractère "authentique", limplication dans des situations et des tâches dapprentissage diversifiées, la compréhension interculturelle [Martel00]. En résumé, lapprentissage est à considérer comme une "émergence née de la rencontre de potentialités neuroniques, dune histoire individuelle mémorisée et dun environnement direct ou médiatisé qui permet son actualisation permanente" [Giordan99].
Nous retrouverons lillustration de ces éléments plus ou moins pris en compte dans les pratiques et les dispositifs.
3. Les effets de la recherche-action : dispositifs et pratiques
Nous entendons dispositif au sens large, recouvrant les conditions matérielles, physiques, organisationnelles, mais aussi sociales et psychologiques, linguistiques, pédagogiques et cognitives dans lesquelles lapprentissage se déroule.
Au terme de la recherche-action les dispositifs matériels dans les établissements étaient opérationnels. Les ordinateurs correspondaient à des "objets frontières" (selon le concept des sociologues interactionnistes américains) qui désignent les compromis auxquels parviennent les différents acteurs impliqués dans le processus dinnovation et dont les intérêts divergent.
La plupart des enseignants abordaient la phase de "lobjet valise" où lon imagine les scénarios possibles pour articuler les potentialités techniques et définir les modalités dusage. Il sagissait de créer des situations denseignement-apprentissage pour résoudre les problèmes rencontrés, en prenant des risques (en innovant) et en gérant contraintes et ressources au niveau institutionnel, technique et collectif comme au niveau individuel des apprenants, pour trouver des solutions aux problèmes denseignement rencontrés (labsence de motivation des élèves, notamment).
Les différences entre les dispositifs ne tiennent pas tant à la richesse ou à lhétérogénéité des équipements quà la gestion et à lorganisation qui concrétisent régulièrement ou non les potentialités offertes.
Nous analyserons six types de dispositifs différents en faisant ressortir ce quils ont de commun et de singulier et les éléments théoriques qui les sous-tendent. Ces dispositifs correspondent aux différentes catégories de lycées et de filières offertes (lycée denseignement général public et privé, technique, lycées professionnels tertiaires et industriels, lycée agricole).
Nous reviendrons sur la motivation, maître mot toujours mis en avant pour expliquer lintérêt des élèves pour les technologies.
Nous essayerons de préciser les difficultés dapprentissage que les technologies informatiques ne règlent pas, évoquées par les enseignants.
3.1. Le multimédia sur cédérom utilisé en complément du cours ou le modèle des TIC-satellites
Établissement Lycée denseignement général. Classes et élèves 5 classes de seconde en anglais. Enseignants et langues concernés Professeurs danglais (utilisateurs des TIC depuis 7 ans) et assistant (pour la production en petits groupes). Implication des enseignants dans la recherche-action Implication dune enseignante dès le début du projet.
Participation de deux enseignants aux groupes de création de tâches pendant une année du projet.Dispositif technique mis en place, ressources utilisées 3 salles multi-médias (avec TV et magnétoscopes et réseaux de 10 ordinateurs) regroupées dans une même zone du lycée et dédiées aux langues. Fréquence dutilisation 1 séance de re-médiation par semaine en moyenne sur 3 heures. Spécificités du modèle Individualisation. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Utilisation systématique de tâches de re-médiation individualisées, fabriquées à partir dextraits denregistrements vidéo (extraits de BBC Prime ou World, par exemple) ou de cédéroms du commerce (les cédéroms de la série Reflex [Reflex02], notamment).
Utilisation documentaire ponctuelle dInternet.Tableau 1 : contexte de complémentarité.
Cest la dimension cognitiviste qui domine ce modèle. Sa caractéristique tient à lindividualisation organisée de manière systématique. Les tâches produites en quantité sont construites à partir des erreurs récurrentes constatées chez les francophones, apprenant une langue donnée. La re-médiation correspond à une présentation sous une forme médiatisée nouvelle dun fait langagier non procéduralisé. Les phases de focalisation de lattention sur les fonctionnements linguistiques et les exercices formels proposés alors interviennent de façon différente selon les contextes : ces activités métalinguistiques sont ponctuelles et à la demande des élèves ou systématiques, en fonction des erreurs repérées par les enseignants dans les discours produits par les apprenants et jouent le rôle de consolidation des apprentissages. Elles reprennent la structure des tâches de ce type créées pendant la recherche-action, rappelant quapprendre une langue consiste en une construction progressive de règles et en leur restructuration plutôt quen une intériorisation dun système [MondadaPekarek00].
Ces tâches contextualisées de conceptualisation, fermées et ouvertes, sappuient sur le modèle "Adaptative Control of Thought" [Anderson96] de création dautomatismes, adapté aux apprentissages langagiers. Construction et déconstruction comme processus interactif par lapprenant sont nécessaires pour que lapprenant accède à la nécessaire conceptualisation qui permettra lautomatisation des processus de bas niveau et la procéduralisation des connaissances.
Ces phases successives (procédures qui correspondent à une succession ordonnée dactions à effectuer, pour pouvoir résoudre une catégorie de problèmes en un nombre limité détapes) conduisent de la réception active à lexpression contrôlée puis libre, par le biais de tâches ouvertes au début et au terme du processus et de tâches fermées dans les phases intermédiaires.
La dernière phase de "production créative", de production libre qui permet le transfert des connaissances nécessite la rétroaction ; elle se fait avec lenseignant ou lassistant, pendant que les autres élèves travaillent sur les machines.
Lusage de telles tâches constitue un exemple de catachrèse dans la mesure où les logiciels du commerce sont utilisés, mais détournés de lusage prévu initialement. Les exercices proposés à partir de la vidéo de base sont triés, réorganisés et complétés par des tâches sur papier fabriquées par les professeurs qui souvent se les échangent au niveau de létablissement ou de lintranet académique. Les instruments logiciels se concentrent, en effet, généralement sur les processus de bas niveau, font limpasse sur les processus de haut niveau et ne se soucient pas de la conceptualisation nécessaire à la création des automatismes procéduraux.
Il ny a pas dantinomie entre des activités "nobles" dapprentissage et des activités laborieuses dautomatisation, de procéduralisation, de re-médiation contrairement à ce que suggèrent les constructivismes.
Nous considérions, au départ, lusage conjoint de lécran et du papier comme une source possible de surcharge cognitive. Selon la théorie de la charge cognitive (Chandler et Sweller, 1996 cité par Mendelssohn 1999 : 230), devoir partager son attention entre deux sources distinctes dinformation rendra lapprentissage moins efficace que si les deux sources sont intégrées sur un même support quelle que soit la nature de linformation. Le suivi des usages montre que, pour certains enseignants, le couplage écran-papier facilite la discussion et les questions à propos des notions abordées et le probable transfert des connaissances [Perriault02]. Pour dautres, au contraire, cette manipulation de sources dinformations a ses limites qui risquent de nuire à lefficacité de la tâche pourtant satisfaisante sur le plan de la didactique.
On pourrait cependant optimiser le format de présentation, en médiatisant a posteriori au moins certaines de ces tâches. Seuls quelques enseignants semblaient le souhaiter.
Les modèles de TIC intégrées, que nous décrirons maintenant, organisent les situations pédagogiques autour de la technologie.
3.2. Le modèle du multimédia intégré
Établissement Collège-lycée privé de centre ville. Classes et élèves 2 classes de 3ème avec élèves faibles. Enseignants et langues concernés 2 enseignants danglais, 1 dallemand. Implication des enseignants dans la recherche-action Implication de deux professeurs sur 3 ans et des assistants. Dispositif technique mis en place, ressources utilisées 1 salle avec vidéo et TV par satellite, 2 salles multimédias en réseau avec 2x13 postes. Fréquence dutilisation 1 séance de re-médiation par semaine en moyenne sur 3 heures. Spécificités du modèle Structuration de lenseignement autour des technologies. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Séances en petits groupes avec lassistant (production orale).
Utilisation de cédéroms (ex. La Marque Jaune [MarqueJaune]).
Utilisation documentaire dInternet.Tableau 2 : contexte dintégration des TIC.
Ce modèle se situe dans la perspective du précédent, en le complétant : il tente une articulation entre approche communicative (actes de parole) et dimension cognitiviste dans la construction des tâches proposées aux élèves. Les technologies informatiques constituent le cœur de la méthodologie utilisée par les enseignants, pendant chaque heure de cours. Lapprentissage est structuré autour de méthodes multimédias sur cédérom avec compléments sur la Toile (sites à consulter). Le document de base est constitué par une vidéo généralement contenue dans les modules du cédérom, mais aussi par dautres extraits qui pallient les manques de ces vidéos fabriquées pour les besoins de lapprentissage. Les matériaux pédagogiques sont réorganisés ou fabriqués selon une progression de type structural ou en fonction dactes de parole et de notions ou de "catégories sémantico-grammaticales".
Il ny a pas de séances de travail avec la totalité du groupe classe, mais un travail alternatif par binômes, sur ordinateur, avec des fiches de travail et des tâches fabriquées par lenseignant et en petits groupes pour le travail de production orale dont lenseignant et lassistant se chargent souvent.
Ce modèle est testé pour la troisième année. Les enseignants constatent des améliorations en termes dattitudes et sur le plan des résultats : en anglais, les tests dentrée en seconde sont employés en fin dannée de troisième pour vérifier les acquis.
Dans lutilisation dInternet, il sagit souvent de résolution de problèmes où lélève a une tâche circonscrite à résoudre, en visitant des sites indiqués par les enseignants qui visent la mise en place de stratégies de lecture avec sélection dinformations. La plupart des recherches sont limitées dans le temps pour éviter la dispersion des élèves et encourager des stratégies de lecture rapide plus efficaces sur écran, auxquelles les élèves sont dailleurs entraînés. Cette limitation temporelle nous semble être une contrainte pour lapprentissage qui savère efficace.
Dans les modèles qui suivent, on voit apparaître linteraction comme un événement social qui, selon les hypothèses socioculturelles de Lantolf et Genung [LantolfGenung00] notamment, aide lapprenant à participer à son développement linguistique, en bénéficiant de laide de linterlocuteur.
3.3. Le modèle de la cohérence thématique liant toutes les technologies
Établissement Lycée agricole. Classes et élèves 3 classes de première (spécialités différentes). Enseignants et langues concernés Tous les enseignants de ces classes danglais LV1. Implication des enseignants dans la recherche-action Seuls 2 enseignants ont participé aux formations. Ils jouent un rôle moteur essentiel au sein dune véritable équipe de professeurs. Dispositif technique mis en place, ressources utilisées 1 salle multimédia et un centre de ressources disponibles avec plusieurs magnétoscopes et 15 ordinateurs en réseau par salle. Spécificité du modèle Complémentarité thématique systématique des technologies. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Travail par binôme sur vidéo et ordinateur, selon thématiques sociales choisies avec les élèves au début de chaque trimestre.
Usages individuels des courriels.
Bilans, débats collectifs.Tableau 3 : contexte dorganisation thématique.
Les séances en salle multimédia sont organisées en ateliers qui permettent de travailler, individuellement ou en binôme, un thème donné, en utilisant tous les documents convergeant autour dune thématique et le passage par ces ateliers, autour des différentes technologies disponibles, est nécessaire avant une séance de mise en commun.
Internet est utilisé pour la recherche documentaire et des échanges avec des natifs (correspondants, enseignants ou classes des établissements dappariement) via le courrier électronique qui permet de poser des questions sur un phénomène social, de solliciter des points de vue et/ou des informations plus récentes sur les thèmes travaillés en salle multimédia et repris en cours ou de livrer la représentation quon a de ce phénomène à des natifs qui réagissent à cette présentation. Il ny a pas de projet commun collaboratif comme dans une classe virtuelle, mais des sollicitations ponctuelles entre individus.
Ce qui est intéressant dans ce modèle est lapport du courrier électronique comme amplificateur cognitif pour la diversité des points de vue respectifs quil procure et les éventuels conflits sociocognitifs sur fond culturel ou interculturel que les messages génèrent. Pour la psychologie sociale la confrontation de points de vue est une des conditions pour que linteraction entre pairs soit productive. La capacité de comprendre le point de vue de lautre (intersubjectivité) est une composante essentielle de lapprentissage.
Le recours à Internet permet aussi dintroduire un usage de la langue en contexte réel proche dun usage de natif (recherche dun job dété, sélection dun film à voir à partir de critiques disponibles, etc.) et qui complète la thématique travaillée avec les différentes technologies. Un exemple intéressant de pratique régulière est léchange dopinions ou les questions à propos dun film vu par les élèves de deux établissements jumelés, qui est prétexte à un échange de plusieurs courriers électroniques suivis. Des séances communes permettent de rédiger et dexploiter collectivement les courriers expédiés et reçus.
Lintérêt de ce modèle est dêtre partagé par tous les enseignants de langues du lycée qui travaillent sur un même niveau denseignement (ce lycée est jumelé avec deux établissements étrangers disposant déquipements informatiques), et de reposer sur un véritable travail déquipe. Le travail délaboration des tâches autour des différentes technologies est réparti entre les enseignants.
Cest cet essaimage effectif du mode dutilisation des TIC sur un niveau denseignement qui peut augurer de changements à long terme sur lenseignement des langues dans cet établissement.
3.4. Préambule sur les modèles suivants
Les modèles qui suivent se composent de trois éléments. Un projet qui suppose une perception anticipée du résultat escompté, une séquence dactivités instrumentées et le résultat à évaluer en regard de la prévision initiale.
Lacquisition dune langue y apparaît avant tout comme un "processus sociocognitif ancré dans lemploi instrumental, cest-à-dire finalisé, de la langue au sein des interactions entre êtres humains" ([MondadaPekarek00] : 149). Linteraction nest pas un simple déclencheur des processus cognitifs, mais structure contenu et forme du développement cognitif et langagier.
Widdowson ([Widdowson91] : 65) rappelait que si "apprendre une langue signifie acquérir la capacité de manipuler le discours", capacité qui dépend dune connaissance des conventions, il est logique détablir "une liaison entre langue cible et contextes réels demploi". Avec les modèles qui suivent nous avons de plus en plus affaire à des contextes réels demploi.
3.5. Le modèle de la tâche réelle
Établissement Lycée professionnel tertiaire. Classes et élèves 2 classes de baccalauréat professionnel. Enseignants et langues concernés 2 professeurs danglais et 1 stagiaire de lInstitut universitaire de formation des maîtres. Implication des enseignants dans la recherche-action Participation des professeurs dès le début (1993). Dispositif technique mis en place, ressources utilisées 2 salles multi-médias avec vidéo, TV par satellite, réseau dordinateurs (15 postes), tenant lieu de salles de cours de langues. Spécificité du modèle Succession de tâches réelles comme soutien à lapprentissage. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Structuration de lannée autour du projet de stage des élèves. Tableau 4 : contexte professionnel.
Le modèle de la tâche réelle met en œuvre lorientation prônée par le Conseil de lEurope qui considère avant tout lusager et lapprenant dune langue comme des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches (qui ne sont pas seulement langagières) dans des circonstances et un environnement donnés, à lintérieur dun domaine daction particulier (voir le Cadre européen commun de référence pour les langues [ConseilEurope01]).
Les nouveaux environnements de type classe virtuelle fournissent de nouveaux cadres et conditions (rôles, tâches, etc.) de réalisation des mécanismes et processus socio-interactifs (sollicitations, reformulations, etc.) qui font de lapprentissage le développement dune capacité à participer à une pratique sociale.
La planification des cours est structurée autour de la préparation et de lexploitation du stage que les élèves de lenseignement professionnel effectuent dans des entreprises à létranger.
Beaucoup de vidéos montrant la vie dans les entreprises sont exploitées collectivement en compréhension, surtout pour les éléments culturels et ceux de la vie professionnelle quils mettent en scène.
Les échanges par courrier électronique et les recherches sur Internet sont destinés à préparer ce stage. Tous les écrits appartiennent à la catégorie des écrits fonctionnels. Les élèves choisissent parmi une liste dentreprises fournies par le professeur. Chaque élève consulte le site de lentreprise, prend contact par courrier électronique, adresse son CV, etc.
La production libre à loral se fait souvent dans le cadre de jeux de rôles, activités pratiquées régulièrement, en présence de ou avec lassistant et destinées à anticiper les situations de la vie courante professionnelle et de la vie sociale ordinaire susceptibles dêtre rencontrées sur place. Langue de communication usuelle et langue professionnelle sont travaillées.
Lapprentissage doit permettre la création ou ladaptation de connaissances ou de compétences qui vont permettre daugmenter les ressources cognitives du sujet par rapport à la situation à traiter, qui anticipe des situations qui seront rencontrées sur place.
Le modèle de la tâche réelle est cher aux constructivistes qui le considèrent comme un élément de lapprentissage stratégique [Tardif97]. La stratégie consiste dans la séquence dactions planifiées et coordonnées qui permet à lélève de réaliser son objectif : mener à terme la préparation de son stage, depuis la présentation de sa candidature jusquau rapport de stage qui se fait en L2. Les élèves sont fortement responsabilisés. Dans loptique interactionnelle, ils sont au centre de cette "interaction intentionnelle et significative entre des sujets et des objets", objets intériorisés qui modifient lacteur en retour.
Les enseignants répondent aux besoins et aux manques, de façon à soutenir les élèves dans leur projet personnel sur le long terme et à entretenir la motivation qui est grande dans la mesure où ils sont responsables de leurs choix et où la situation a du sens. Le stage constitue lélément dautoévaluation des connaissances de la langue et des ressources cognitives en situation. Ce qui compte, pour les élèves, est la compétence par rapport au degré dopérationnalité dans laccomplissement dune tâche, lefficacité de la performance. La norme qui évalue ce qui est produit devient moins pédagogique mais de plus en plus sociale. Les deux sont ressenties comme complémentaires par les apprenants même si la seconde fait mieux accepter la première.
Internet, introduit depuis le projet initial, est un élément indispensable qui permet de relier apprentissage virtuel et contexte réel de la langue et de la culture. Les tâches en contexte institutionnel se rapprochent des situations réelles.
Tous les professeurs insistent sur cette dimension perçue par les élèves qui donne un but et donc un sens à leurs activités de lecture et de production.
3.6. Le modèle de la production multimédia en ligne et hors ligne
Établissement Lycée technique industriel. Classes et élèves 2 sections de techniciens supérieurs. Enseignants et langues concernés 2 enseignants danglais et 1 enseignant dinformatique. Implication des enseignants dans la recherche-action Utilisation des TIC depuis 7 ans. Participation au groupe de travail sur la didactisation des échanges et au groupe de création de tâches
Dispositif technique mis en place, ressources utilisées Organisation de lapprentissage autour des outils de production et de communication proposés par Internet. Spécificité du modèle Productions bilingues mutualisées et/ou collaboratives. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Utilisation intensive de la salle multimédia dédiée aux langues : 1 semaine sur 3.
Accès aux salles en libre-service. Importante utilisation par les étudiants en dehors des cours pour finaliser les différents travaux dans les délais.Tableau 5 : contexte de production.
La référence socioconstructiviste apparaît nettement dans le modèle de production qui inclut celui de la tâche réelle. La différence tient au fait que le support du projet nest pas un stage individuel, mais un échange entre deux classes de niveau post-baccalauréat.
En amont se trouve développé un travail sur des thématiques décidées en commun avec les élèves et les collègues sur place et dans létablissement jumelé, qui travaillent en équipe et mutualisent leurs documents (comme dans le projet de cohérence thématique).
Deux objets sont produits avec une périodicité définie par les enseignants : un journal fait en commun et à distance ainsi quun site bilingue qui présentent des dossiers réalisés en commun. Productions personnelles et travail collectif se conjuguent. Chacun écrit en partie dans sa langue (en dehors du cours) et en L2 avec laide des enseignants.
Des émissions de télévision diffusées par satellite sont enregistrées et mises à la disposition des élèves. Ces émissions servent à faire prendre conscience dun phénomène culturel dont il sera débattu ensuite dabord avec les pairs sur place, puis à distance (par courriel), de façon à élaborer ensuite un dossier en commun. Les forums de discussion sont utilisés comme source de points de vue au départ dune discussion ou dun bilan ou pour acquérir le vocabulaire nécessaire à un débat sur le sujet abordé dans lémission. Ils permettent danalyser les modes dargumentation, de négociation, les façons de convaincre. Les questionnements soulevés, les contributions et les réactions recueillies servent ensuite une co-construction de connaissances.
La production dun site bilingue nécessite des échanges pour la mise au point des documents textuels et audiovisuels présentés. Les élèves proposent des pièces jointes sonores, parfois même des vidéos. En fonction de la pérennité des sujets abordés, ces derniers font lobjet de cyberexposés (exposés mis en ligne), dune publication papier ou dune mise en ligne. Les formats de présentation sont alternés.
La modification, par rapport au modèle précédent, vient surtout du fait que la production en elle-même est mise en ligne et publique.
Ce modèle de la production pour dautres a lavantage de valoriser les travaux délèves, mais aussi de susciter des réactions dinterlocuteurs divers, puisque les élèves y invitent. Les productions ne sont plus seulement évaluées dans le cadre scolaire, mais elles acquièrent une valeur sociale qui renforce la motivation à accomplir la tâche. La tâche gérée ici est complexe. Elle désigne une situation contextualisée qui nécessite un choix de diverses ressources externes, une mobilisation de ressources internes et sinscrit dans une dynamique ayant une continuité réelle. La tâche a une signification en soi facilement perçue par les élèves. Elle ne sert pas seulement à lentraînement de capacités linguistiques.
La réalisation dun projet en commun fait intervenir des travaux de groupes, une différenciation pédagogique, qui sont à lorigine de tâches de compréhension, de production langagières, et nécessitent des capacités dorganisation, dadaptation. Nous sommes dans une situation dans laquelle sopère le développement de compétences transversales en même temps que langagières, à loccasion de tâches intégratrices, de type coopératif (sous-tâches réalisées individuellement avec un objectif commun, qui rassemblent les résultats obtenus).
De nombreuses compétences sont mises en œuvre qui relèvent de la gestion de projets et qui vont de la planification à la définition des objectifs généraux et intermédiaires, ce qui suppose un échéancier et une gestion des moyens humains et matériels disponibles ou nécessaires puis des ressources mises en jeu ainsi que des critères dévaluation.
Le travail collaboratif et le résultat produit attestent dune expertise collective du groupe.
La façon dont les élèves travaillent se rapproche de la manière finalisée, intentionnelle et située dont sélabore la production des biens matériels ou culturels dans la société. Le contexte dapprentissage est proche du contexte dusage professionnel à venir. Lapprentissage répond à des besoins sociaux et communicatifs immédiats qui servent des objectifs instrumentaux à long terme.
3.7. Le modèle de la classe collaborative et virtuelle
Établissement Lycée denseignement général public. Classes et élèves Première L. Enseignants et langues concernés 2 enseignants dallemand (qui assurent alternativement chaque année la responsabilité du projet), un assistant. Implication des enseignants dans la recherche-action Participation irrégulière mais enseignants ayant déjà été impliqués dans plusieurs démarches dinnovation en langues (sans la dimension technologique). Dispositif technique mis en place, ressources utilisées 2 salles multimédias, dont une avec caméras de visioconférence sur Internet, servant de salles de cours de langues au quotidien. Spécificité du modèle Classe collaborative sur toute lannée scolaire. Pratiques les plus fréquentes observées sur lannée (2000-2001) Utilisation ciblée des différents outils de communication : du courriel à la visioconférence sur Internet. Tableau 6 : contexte de collaboration.
Le modèle de la classe virtuelle prolonge les modèles précédents avec lesquels il partage plusieurs caractéristiques et illustre mieux encore les théories de lactivité au niveau du comportement individuel et social.
Ces théories appliquées dans ce contexte permettent de rendre compte des processus, rôles, règles qui se déroulent dans la communauté dapprentissage qui comprend lenseignant, les pairs présents et à distance et de lorganisation du travail (cf. le triangle dEngeström [Engeström99] repris dans [BlinDonohoe00]).
Le terme de classe collaborative na pas grand sens au singulier, puisquil sagit de deux classes qui travaillent ensemble tout au long dune année. Ce projet se réalise pour la troisième année consécutive. Il concerne toujours une classe de première littéraire.
À lorigine du projet se trouve le fait que lenseignant moteur a toujours refusé les logiciels existants à lexception des encyclopédies, quil a ensuite exploré les sites dapprentissage des langues avec la même insatisfaction, quil a aussi beaucoup travaillé avec des encyclopédies sur cédérom, puis avec les outils de communication. Il est intéressant de noter que le collègue, cheville ouvrière de ce modèle, nest pas féru dinformatique, domaine dans lequel il se reconnaît peu de connaissances, hormis celles opératoires quil acquiert au fur et à mesure de ses besoins. Pourtant il prend de grands risques techniques lors des échanges synchrones. Cest en cherchant à travailler régulièrement avec létablissement jumelé en amont de léchange traditionnel que le concept de collaboration sest peu à peu construit et que les essais de pratiques préalables se sont combinées pour trouver sens et cohérence.
Lordinateur et le réseau, les objets techniques sont indispensables et tissés avec les activités. Le projet met en vre tous les outils de communication prototypiques dInternet sans que laspect technique prenne le pas sur laspect didactique, même si les soucis techniques ne peuvent être ignorés. Cependant ces instruments matériels et logiciels (courriel, bavardage, puis visioconférence sur Internet ont été introduits lun après lautre, de façon à mieux gérer les modifications introduites dans lorganisation du travail. La place de lécrit est plus importante que les activités de conversation par nécessité technique pour le moment. Depuis deux ans cependant, lintroduction de la visioconférence a accru lengagement des élèves.
Ce concept exige une grande concertation entre les professeurs et une organisation largement programmée dans les deux lycées (en France et en Allemagne, en loccurrence). Le choix des thèmes de travail se fait avec les élèves et en liaison avec le voyage qui sera loccasion de visites ou de participation à des événements, si possible en relation avec les acquisitions de lannée. Une thématique sociale commune est choisie, mais toutes les ressemblances et différences culturelles sont autant de sujets déchanges possibles.
Certains élèves proposent spontanément des tâches à lenseignant, tâches qui sont réalisées hors du cours. Il sagit de reportages vidéo qui sont présentés, en classe, dans la L2 et qui sont envoyés aux correspondants ensuite. Ces propositions sont encouragées par lenseignant et prises en compte dans lévaluation.
Enchaînement des activités
Une fois le thème choisi, la collecte dinformations commence en classe et en dehors. Un "conducteur" élaboré en groupe sert à guider les échanges individuels. Chaque élève a un correspondant avec lequel il est tenu déchanger régulièrement des courriers électroniques qui font partie de son travail à la maison et sont aussi envoyés au professeur qui les note et aborde en classe les erreurs quil y relève. Des règles fixent le rythme des échanges de courrier, la longueur minimale exigée, le respect des deux langues qui doivent être utilisées alternativement par chacun des interlocuteurs, de façon à rendre nécessaire laide mutuelle, en alternant dans loptique communicative, le rôle de "facilitateur" et celui d"interlocuteur exolingue en perfectionnement".
Ces courriers électroniques individuels sont complétés par des échanges synchrones (bavardage en binôme ou en petits groupes et visioconférence) qui permettent dapprofondir les informations recueillies et de réutiliser les structures apprises. Il est gardé trace des écrits des différents groupes qui reprennent ensuite à la maison la teneur de leurs propos sous forme de synthèse écrite évaluée.
Des séances de mise en commun et dexploitation des résultats permettent daméliorer les schémas de conversation produits individuellement dans un but de publication des travaux écrits dans les deux langues sur lintranet académique. Des débats sont organisés lors du voyage qui concrétisent la co-construction des objets de discours élaborés peu à peu en amont.
Le dossier réalisé par chacun après le voyage constitue le point dorgue du projet dans sa composante individuelle. Il regroupe les productions individuelles des élèves dans la langue, jouant un rôle de portfolio.
Intérêt du modèle
Lélève est constamment amené à utiliser ses connaissances procédurales de compréhension et dexpression écrites. Le dilemme fond-forme qui se pose dans toutes les activités avec Internet est géré en prenant en compte dabord le fond et en revenant ensuite sur les aspects formels à travers les activités demandées à la maison.
Il sagit dun projet à long terme dont les activités sont individualisées, même si elles se déroulent dans un groupe, de type "socioconstruction" du savoir linguistique et culturel. Via les TIC, lélève est engagé dans des interactions sociales réelles, grâce à la visioconférence qui prépare la rencontre physique. On est loin des simulations ou des jeux de rôles et "leffet perlocutoire" des actes de parole se trouve régulièrement vérifié.
Les tâches effectuées relèvent, la plupart du temps, du travail collaboratif, à travers des activités conjointes, qui sont soumises à une négociation continue.
On peut penser que les résultats seront de plus en plus intéressants au fur et à mesure que le modèle se stabilisera et que les bilans de recherche sur les usages des réseaux seront vérifiés qui veulent que "plus lapprenant est confronté à des activités créatives, dans un groupe élargi, plus les résultats sont prometteurs" ([Chanier98] : 138).
Ces "classes virtuelles" sont conçues comme des communautés dapprentissage à travers lesquelles les élèves et les enseignants peuvent échanger des informations et travailler ensemble sur un projet sans contraintes de temps ou de lieu. Il ne sagit pas seulement de transposer les actes éducatifs traditionnels sur un support de communication médiatisé par un environnement logiciel, mais bien de promouvoir de nouvelles formes de rapports entre enseignants et enseignés, entre conception de la langue et de lapprentissage. Le but poursuivi est toujours dimpliquer davantage lélève dans le processus de formation en le rendant plus actif. Il sajoute à cette dimension constructiviste une dimension collaborative véritable (avec partage de valeurs communes par les professeurs et les élèves) et pour partie en temps réel. Lindividualisme nest plus promu comme forme première de lorganisation du travail puisque tous les documents produits, même individuels sont à la disposition de tous.
La cohérence conversationnelle et énonciative est maintenue ou recréée, à travers les processus de médiation technologique par les divers scénarios de télérencontres, terme qui rend mieux compte de ce qui se passe dans un tel environnement dapprentissage que celui de visioconférence.
Limportance du cadrage par lenseignant ou plutôt les enseignants des activités partagées et socialement distribuées qui mettent à contribution les ressources matérielles et cognitives des élèves présents et distants est soulignée par les enseignants.
Daprès ces derniers, il ny a collaboration que si les tâches sont organisées avec rigueur. La régulation des échanges est assurée par les enseignants qui gèrent le temps de parole accordé aux élèves dune manière équitable.
Les règles relèvent des contraintes institutionnelles (réalisation de stages, examen final) mais sont aussi définies par la communauté elle-même et concernent les modalités dinteraction notamment qui structurent le processus de développement langagier.
Le rôle de tuteur est tournant et les élèves peuvent avoir ce rôle de tuteurs à certains moments (correction des productions).
Les lacunes de linterlangue et les erreurs apparaissent comme relevant de la résolution coopérative de problèmes. Le contrôle sur la formulation des énoncés et sur la tâche est partagée dans le travail entre pairs et / ou le contrôle de lactivité dû à lexpertise est assurée alternativement.
4. Caractéristiques communes et points de divergences entre les situations dapprentissage à lorigine des modèles
4.1. Les points communs
Tous ces modes dutilisation des TIC pour lenseignement des langues au lycée ont en commun :
de panacher les activités en ligne et en face-à-face ou plus précisément dorganiser et déquilibrer trois moments de lapprentissage : travail en présentiel, en autonomie et à distance ;
de combiner différentes formes de médiatisation et la médiation humaine ;
darticuler lindividuel et le collectif (individus et groupe) en gérant lindividualisation (les activités de groupe contribuent notamment à lenrichissement des stratégies cognitives), autrement dit de gérer planification et flexibilité ;
de métisser les lieux et les temps dapprentissage (la langue nest plus liée à un lieu spécifique, ni à un lieu réel) ;
de substituer à un enseignement devant la classe un enseignement "par-dessus lépaule" (expression québécoise), changement important dans la situation et le processus lui-même ;
de prendre en compte les observations récentes en neurosciences qui font apparaître linterdépendance des processus cognitifs de perception et daction, dans laquelle la connaissance senracine, ce qui pose la question de léquilibre "perception-action" dans les activités demandées aux élèves ; lun des intérêts des TIC serait de ce point de vue de pouvoir rééquilibrer les tâches de perception (écoute, lecture) en les rendant plus actives, en les couplant avec des tâches de manipulation, de création, de production, etc. [TrocméFabre99].
4.2. Divergences et incidences sur lapprentissage
La conceptualisation des processus cognitifs sous-jacents aux processus interactifs et la dimension formelle font lobjet dune prise en compte plus ou moins systématique et plus ou moins explicite. Dans les derniers modèles la dimension communicative (une communication aux enjeux sémantiques et pragmatiques réels), le travail de la compétence discursive (compréhension et production), la compétence sociolinguistique selon les interlocuteurs, du correspondant attitré à linterlocuteur inconnu, la compétence stratégique pour compenser ses lacunes et éviter les ruptures dans la communication (dans les échanges de type bavardage des classes virtuelles) lemporte largement sur lapproche cognitive.
Quand la dimension de production est marquée (que celle-ci aboutisse à un journal, un site ou des produits individuels rassemblés dans un dossier de type portfolio), les compétences linguistiques développées se doublent de compétences transversales (aptitude au travail en équipe, planification, organisation, etc.).
Les situations dapprentissage sinscrivent dans un quadruple ancrage : un ancrage dans le projet du moment (actuel) de lélève, un ancrage dans ses ressources cognitives, un ancrage dans les ressources matérielles et humaines de son environnement, un ancrage dans un réseau plus large de situations à venir. On évolue, à travers ces modèles, dune conception de lusage de lordinateur comme moyen pour gérer linteractivité, la communication à une utilisation doutils qui permettent à lélève de partager des savoirs, de mettre en œuvre, dacquérir et de tester des connaissances dans des contextes significatifs et signifiants pour lélève. Au concept de contrôle se substitue peu à peu celui de partage qui suppose la négociation, dans laquelle se trouve exclue lidée quun avis tienne sa légitimité du seul statut de celui qui détient le contrôle dans la situation pédagogique [Depover00].
Le dernier modèle que nous avons volontairement appelé "classe virtuelle" devrait plutôt être intitulé selon de Rosnay [DeRosnay95] "classe électronique" puisquil semble anticiper lavenir décrit, sous forme condensée, ci-dessous :
Tant que nous aurons des corps matériels, vivant ici et maintenant, il ne pourra y avoir décole virtuelle. Une certaine forme décole électronique universelle (...) verra certainement le jour sur les hyperréseaux de lavenir. Mais la classe restera longtemps encore le module de base de lenseignement. (...) Ce type de structure doit être préservé. Il est complémentaire des réseaux. Lavenir est à léquilibre entre école virtuelle et école réelle. (ibid. : 296)
Nous pensons, au contraire, que la classe daujourdhui comme "structure sociophysique du travail pédagogique" est menacée, en particulier par les systèmes dits de classe virtuelle.
Les deux derniers modèles décrits permettent de mettre en évidence la différence entre le travail dit "coopératif" et celui dit "collaboratif" que lon confond souvent. Lapprentissage coopératif recouvre des activités partagées dans lesquelles chacun effectue une partie du travail sans soccuper vraiment des autres qui en réalisent une autre. On partage la réalisation dun produit. Le professeur répartit et coordonne les opérations. Il se charge de lévaluation. Les interactions visent à atteindre le but fixé, le produit au terme détapes définies.
Dans le cas du travail collaboratif, lavancement du travail est pris en charge par chaque élève qui est en même temps responsable de sa propre partie. Laccent est mis plus sur le processus que le produit qui comporte à la fois une dimension collective et individuelle. Lévaluation est faite par la communauté élargie. La globalité du travail repose plus sur le consensus. La difficulté essentielle soulignée par le professeur réside dans la nécessité de faire accepter linvestissement individuel au profit du groupe, de faire face aux moments où les élèves sont déstabilisés par rapport à leurs attentes et à leurs habitudes de travail dans dautres matières ou par rapport aux cours de langues quils ont vécus précédemment et réclament un encadrement directif qui risque de remettre en cause lorientation définie en commun.
4.3. Effets sur la motivation des élèves et difficultés récurrentes
Pour ce qui est de la motivation, généralement considérée comme le facteur clé de la réussite de lapprentissage des langues, que tous les enseignants engagés dans le Projet académique de recherche-action voulaient renforcer, il semble quelle se maintienne surtout dans les situations où les technologies laissent de la place à lautodétermination (liberté dans laction) des élèves. De telles situations semblent entretenir une motivation intrinsèque presque absente du système scolaire, avec ses nombreuses contraintes en vue de contrôler lapprentissage de lélève. Or "la contrainte tue lintérêt" [Fenouillet99]. Faire perdurer cette motivation liée aux technologies suppose quon autorise des activités réalisées pour le plaisir qui perdent de leur intérêt pratiquées sous la contrainte comme les récompenses, par exemple. Si lenseignant arrive à favoriser lautodétermination de lélève tout en lui permettant de percevoir quil gagne en compétence, alors la motivation devrait au moins se maintenir.
Il faut cependant distinguer dans le cadre scolaire autodétermination et autonomie. La seconde nimplique pas la première forcément. Lautonomie véritable inclurait lautodétermination.
Selon les théories de lactivité, lapprentissage comme la motivation prennent racine dans le social. Cette dimension sociale se trouve renforcée chaque fois que les instruments de communication à distance, permettant la distribution du travail autrement, sont mis en œuvre.
Pour autant les mobiles cognitifs peuvent être de bas ou de haut niveau et lapprenant se contenter de résultats à court terme ou superficiels ou au contraire susciter des activités plus intenses sur le plan cognitif et pousser lapprenant à sintéresser aussi aux moyens pour parvenir aux résultats.
Quant aux difficultés récurrentes à tout apprentissage, les TIC ne les règlent pas "automatiquement".
La participation active des élèves peut prendre la forme dun "activisme interactif" qui ne va pas forcément de pair avec une interaction mentale véritable. Si la connaissance a ses racines dans laction pratique en lien avec le milieu, elle névolue vers labstraction et la formalisation que par le dépassement de ce stade. Apprendre procède dune activité mentale, celle dun "sujet face à une situation, que sa capacité daction soit effective ou symbolique, matérielle ou verbale" [Giordan99].
Les technologies sont certes des "amplificateurs cognitifs" au niveau de la mémoire, par la multiplication des points de vue quelles permettent, par la mutualisation rendue possible par la mise en réseau, par linteractivité comme soutien à laction cognitive, par la multimodalité dont on ne sait pas beaucoup plus quà lépoque des méthodes audiovisuelles. Pour autant linstrumentation de lapprentissage ne garantit pas le passage de lactivité pratique déployée par lélève, activité que les technologies stimulent au prix parfois dun activisme constaté, à lactivité mentale de conceptualisation. Cette activité conceptualisatrice semble nêtre soutenue par les technologies que chez les experts. Chez les novices, le processus dabstraction sarrête ainsi à mi-chemin, entre empirique et conceptuel [Linard01].
Deux moments semblent délicats à soutenir : le début de lactivité pour lequel il faut mettre à disposition toutes les ressources et outils nécessaires et la reprise des résultats de cette activité par un travail dexplicitation et de passage aux concepts.
Cette transition de laction aux concepts est soutenue dans les moments de mise en commun et de confrontation collective avec lenseignant et les pairs qui amène à comparer et analyser les résultats obtenus et les stratégies, à expliquer les difficultés et à évaluer les travaux en prenant de la distance par rapport aux stratégies spontanées utilisées. Cest la raison pour laquelle la recherche dinformations sur la Toile, qui exige capacité danalyse, maîtrise méthodologique et exercice de lesprit critique gagne à être suivie de la rédaction de synthèses (rassembler, hiérarchiser et reformuler les informations recueillies).
5. Discussion et conclusion
Si nous considérons les pratiques décrites, sous langle de linnovation, il apparaît clairement que les dispositifs présentés correspondent à un niveau dinnovation différent [Bibeau99].
Si toutes les pratiques ont dépassé le stade de linitiation / adoption (période dappropriation dans laquelle les enseignants se livrent à des activités simples en découvrant les nouveaux artefacts), il semble que certains soient avant tout préoccupés dadaptation (période dintégration progressive de loutil dans les activités de la classe, en essayant dintroduire les nouveaux instruments dans les anciennes pratiques doù des tensions qui se produisent). Toutefois la plupart des enseignants que nous avons observés en sont à une phase dappropriation-intégration (période dintégration réelle des technologies dans les pratiques courantes, où les élèves les utilisent couramment et où lenseignant change dattitude, les ressources sont de mieux en mieux contrôlées, les pratiques commencent à évoluer). Les derniers modèles relèvent de linnovation : les enseignants se lancent dans de nouvelles expériences pédagogiques. Un point de non-retour est alors franchi. Précisons cependant quil ne sagit pas dun déroulement linéaire, mais dun processus qui comporte souvent des retours en arrière en même temps que se réalise un autre processus invisible de lente maturation.
Dans la pratique, les modèles daction doivent être modifiés constamment en fonction des pressions que constituent lévolution des élèves, la diversité des classes, notamment, et en fonction des connaissances produites ainsi que de lexpérience de leur mise en uvre.
Pour le praticien, la recherche peut éclairer sa pratique par les modèles quelle propose. Il sagit de mieux comprendre ce qui se fait, ce qui est en jeu dans laction, dinterroger les croyances qui fondent les pratiques et sont à la base des modèles daction mis en uvre.
Nous avons envisagé une relation hypothétique entre les pratiques et les conceptions épistémologiques et didactiques : les pratiques sont supposées gouvernées par les conceptions épistémologiques et didactiques et la modification de ces dernières va de pair avec le changement de pratiques, lanalyse de pratiques en formation peut servir de moteur à la modification simultanée des conceptions et des pratiques.
Si on ne peut déduire une pédagogie de connaissances scientifiques théoriques, on peut "armer scientifiquement" ses pratiques. Toutefois la recherche ne peut apporter directement des réponses aux questions soulevées par la pratique et ne permet pas au praticien dêtre sûr de la pertinence de la pratique. Lincertitude demeure une composante de toute situation denseignement-apprentissage.
Références
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Widdowson, H. G. (1991). Une approche communicative de lenseignement des langues. Paris : Hatier/Didier.Références complémentaires non citées dans larticle
Brodin, É. (2002) Interactions entre innovation, technologies de linformation et de la communication et apprentissage institutionnel des langues : lexemple dune recherche-action dans des lycées. Thèse de doctorat, université du Maine.
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[Reflex02]
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[MarqueJaune]
La Marque Jaune (nd). Logiciel daide à lapprentissage des langues daprès la BD Blake & Mortimer. Paris : Jériko. Consulté en novembre 2002 : http://www.jeriko.frÀ propos de lauteure
Élisabeth BRODIN a soutenu, en janvier 2002, à luniversité du Maine, une thèse de doctorat intitulée Interactions entre innovation, technologies de linformation et de la communication et apprentissage institutionnel des langues : lexemple dune recherche-action dans des lycées.
Elle est actuellement chargée de cours dans le DESS "Formation aux métiers des langues" de luniversité du Mans et travaille au bureau des technologies pour lenseignement supérieur.
Courriel : elisabeth.brodin@education.gouv.fr
Adresse : Ministère de la jeunesse, de léducation nationale, de la recherche, DTB3, 101 rue de Grenelle, 75007 Paris.
© Apprentissage des Langues et Systèmes dInformation et de Communication, décembre 2002